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    Critiques    
    Littérature    
    Identification    
    Série    
 

Khanaor

Francis BERTHELOT

 
    Omnibus    
(omn) /    Khanaor
 
    Volumes de la série    
1 /    Solstice de fer
2 /    Équinoxe de cendre

    Critiques    
     Une lecture possible de ces deux titres : déséquilibre et (retour à l') équilibre. Lecture qui va bien entendu orienter notre critique.
     Cela commence par la préface, courageuse et subtile. Courageuse, car elle se présente comme un plaidoyer serein pour une heroic-fantasy, débarrassée de son apparat militariste, empreinte de compassion : celle d'Elizabeth Lynn plutôt que celle chère à Martine Blond. Subtile, car elle replace un tel « genre » dans un contexte d'hostilité systématique tel que l'ont subi le western devant le Cinéma, la BD face à la Littérature (Lis tes ratures ?). Ce qui amène Berthelot à vanter sa qualité de révélateur quasi-photographique, résumée par ce passage qui clôt ladite préface : « Au fond, qu'est-ce qui dérange dans l'heroic-fantasy ? Son manichéisme ? Sa psychologie élémentaire ? Son recours au merveilleux ? Ou simplement le fait qu'elle pourrait bien, un de ces quatre matins, mettre au grand jour, de la manière la plus flagrante, les monstres que chacun de nous porte en lui en évitant soigneusement de les regarder ? »
     Evidemment, Berthelot a écrit ses deux livres en reprenant les réserves et l'avertissement énoncés ci-dessus, mais en les détournant. Car son livre peut être lu comme manichéen, on peut trouver la psychologie des personnages élémentaires (mais vu que le livre traite des éléments primordiaux...) et le recours au merveilleux — la magie — semble banal. On le peut. Le reste, la lecture intelligente, est une lecture sensible, sensuelle, empathique, sympathique. Complice.
     Achevons le préambule et passons à l'histoire.
     Le thème : le pourrissement d'une île séparée en quatre nations rivales vu au travers des quatre éléments primordiaux. Elémentaire, mon cher Gaston !
     Plus précisément ! L'affrontement magique de plusieurs forces antagonistes pour des motifs économiques et écologiques. Surtout écologiques. Deux femmes portent le poids de cette guerre. L'une (la mère) attaque. L'autre (la veuve) défend. Ce sont deux magiciennes. La première, Mervine, est souveraine de l'Aquimeur (ou « l'eau qui meurt » ?). Son pays menacé de ruine et les autres nations refusant de la secourir, elle lance la peste des eaux et déclenche des cataclysmes qui, peu à peu, lui échappent. Judith, elle, tient une auberge en Ardamance.
     En fait, le roman brasse un tel nombre de personnages, déroule une intrigue tissée de tellement d'entrelacs narratifs, symboliques, qu'il est pratiquement impossible de le réduire à un résumé. Je n'ai pas envie, d'ailleurs. J'ai envie que vous le lisiez, que vous ne manquiez pas une œuvre majeure.
     Mais je m'égare.
     La symbolique est déjà dans le « couple » Judith/Mervine ; chacune traîne son fœtus dans un liquide amniotique : celui de Mervine, un enfant débile peint avec une douceur et une douleur inégalées, meurt d'une suée (des fièvres), celui de Judith, le corps de son mari mort, qui repose dans un sarcophage, baigné de fluides conservateurs.
     Autre couple, celui formé par Raïleh, le servant de Judith qui aime plus le pouvoir que les hommes qu'il séduit et détruit pour y parvenir, et Kurt, le charmeur de plantes qui succombe un temps dans la fascination pour cet homme retors. Il y a Sigrid et l'Anserf, qui errent... Non, c'est impossible à redire. Il y en a trop, chaque personnage renvoie à un réfèrent littéraire (Mervine aux Chants de Maldoror, se transforme et évolue, résout sa quête (d'amour, d'absolu, de pouvoir, d'accomplissement, de l'âge adulte, d'un corps...) et sa dualité pour s'assumer pleinement.
     Le roman prend fin sur une maturation : l'Anserf, d'ectoplasme transféré de corps en corps, de port en port et d'aventure en aventure, devient homme et admet son amour pour Kurt ; Sigrid a ses règles et devient femme (scène sublime). L'écologie retrouve son équilibre, mais le jeu des possibles a joué à plein, et les rapports de force entre les nations, qui se sont brutalement exprimés par la guerre, aboutissement eux aussi à un nouvel équilibre, où la force est absente.
     Roman de la compassion, de la différence, de l'empathie, de la tolérance, de la victoire de l'esprit et de la terre sur l'absence et l'air (au sens aussi d'« avoir l'air de »...), Khanaor privilégie l'être devant la représentation de l'être.
     Ce jeu des masques et de miroirs, déjà, s'amorçait dans La lune noire d'Orion. Berthelot maîtrise ici à la perfection son art d'écrire.
     A nous de maîtriser notre art de lire. La jouissance est à ce prix.
     Ce n'est pas cher payer.


Pierre-Noël DUILLARD
Première parution : 1/4/1984
dans Fiction 350
Mise en ligne le : 1/11/2005

 
Base mise à jour le 7 janvier 2017.
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