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Le patrimoine BD de Dupuis à nouveau accessible !

Entretien avec Patrick Pinchart, l'artisan de ces rééditions

Serge PERRAUD

nooSFere, juillet 2007

     Les Éditions Dupuis rééditent depuis quelques mois, en une série d'intégrales de belle facture, les aventures des héros qui ont fait les belles heures du journal Spirou. Alors que le premier volume de Natacha vient de sortir, que Le Spirou de Franquin en est à son troisième tome, que le numéro quatre de Yoko Tsuno s'annonce, c'est l'occasion de rencontrer celui qui est l'origine de ce renouveau : Patrick Pinchart, ancien rédacteur en chef du journal de Spirou et toujours l'un des éditeurs du magazine.


     Vous présentez la collection des Intégrales Dupuis, dont vous assurez la direction, comme un acte de préservation du patrimoine BD en intégrant celui-ci dans une nouvelle forme d'édition. Souhaitez-vous faire de ces Intégrales l'équivalent BD de La Pléiade ou de collections Omnibus ?

     Tout à fait. La Pléiade est le plus bel exemple de ce que je souhaite faire : des œuvres complètes agrémentées de dossiers historiques et de documents inédits. J'étais très frustré par le fait que l'on puisse se procurer l'intégrale des œuvres de Beethoven (en CD), de Prévert (dans La Pléiade, justement), de Chaplin (en DVD), donc des œuvres très anciennes, alors qu'en même temps des œuvres majeures de l'histoire de la bande dessinée sont en train de disparaître. Voyez tout ce qu'a publié le journal Spirou depuis près de 70 ans et ce qui est encore disponible en librairie. On est sans doute à moins de 5%. Ce qui signifie que près de 95% des œuvres de bande dessinée n'ont plus aucune chance d'être découvertes par les jeunes lecteurs, ou même simplement relues par ceux qui les avaient lues à l'époque.

     Comment les Intégrales Dupuis se distinguent-elles des autres séries d'Intégrales éditées régulièrement, chez Dupuis d'ailleurs, et par d'autres éditeurs ?

     Les autres intégrales Spirou ont eu un contenu documentaire en « bonus », agrémenté de documents de travail ou de dessins inédits, réalisé par ce formidable historien qu'est Thierry Martens. Ce qui distingue les nouvelles intégrales des anciennes (la collection « Tout »), c'est une maquette modernisée, et l'ajout de dessins en hors-texte, voire de portfolios. Les éditions sont aussi plus luxueuses, avec un papier de meilleure qualité et une reliure cousue. Nous voulons des beaux livres pour un prix raisonnable. Et nous procédons à un énorme travail de retouche des planches et des couleurs pour redonner de la patine à ces œuvres dont les films d'époque avaient parfois très mal résisté au temps. Tous ces points nous distinguent très nettement de la plupart des intégrales de la concurrence, où le dossier historique est souvent très léger, voire inexistant, et où l'on trouve encore des taches, griffes, défauts... dus à des films en mauvais état.

     En fonction de quels critères retenez-vous l'axe thématique ou l'axe chronologique ?

     Nous privilégions l'axe chronologique, qui est le plus logique. Mais, dans certains cas, il nous a semblé judicieux de choisir une republication par thème. Ainsi, pour Yoko Tsuno, il y a de véritables cycles à l'intérieur de l'œuvre (par exemple, les aventures sur Vinéa, ou celles se déroulant en Allemagne, autour du personnage d'Ingrid), et les rassembler en volumes thématiques permet de lire, en une fois, un cycle complet et de découvrir l'impressionnante cohérence du travail de Roger Leloup. Pour Tif et Tondu, par contre, nous n'avons pas voulu commencer par les premiers albums de Will car ce sont des œuvres de jeunesse, et débuter par les histoires mettant Choc en scène nous permettait d'entamer la collection par des albums très forts, capables d'attirer un large public. Et le succès de ces albums nous a donné raison.

     Chaque volume comporte un dossier inédit avec la genèse du personnage principal et celle des albums présentés. Comment les constituez-vous quand les créateurs ont, hélas, disparu ?

     Nous avons, heureusement, des traces d'interviews accordées à l'époque par les auteurs. Mais c'est évidemment moins aisé. Thierry Martens, qui est retraité depuis le début de 2007, nous a légué son abondante documentation. Et il avait réalisé pas mal de dossiers, qu'il suffit de remettre au goût du jour (certains ont été écrits il y a plus de vingt ans !), en les complétant d'extraits d'interviews puisées ailleurs.

     Vous évoquez un travail technique conséquent de correction, de remise au net des albums. Ne craignez-vous pas de perdre ce qui faisait le charme de la prime publication, ce qui était l'esprit de la série, en ayant un résultat qui efface les imperfections dues aux restrictions techniques de l'époque ?

     Je ne parle pas d'imperfections d'auteurs ou liées aux techniques de l'époque, mais de problèmes liés aux effets du temps. Depuis des décennies, les films d'impression sont manipulés, stockés, sortis des boîtes, « remanipulés », etc. Au fil du temps, des poussières s'y sont accumulées, et chacune provoque une tache. Parfois, les fils ont été griffés, ce qui dénature le dessin. Tout cela est donc réparé minutieusement afin de retrouver l'éclat de l'œuvre initiale. Mais nous allons plus loin. Nous recherchons aussi les anomalies. Parfois, il y a des erreurs dues aux coloristes, que nous rectifions. Ou des fautes d'orthographe présentes depuis des dizaines d'années et que personne n'avait pris la peine de corriger.

     Sans remettre en cause la qualité des archives des Éditions Dupuis, pouvez-vous exploiter toutes les planches originales ? Certaines de celles-ci, faites sur des supports sans doute fragiles des années 40-50, sont-elles encore exploitables ?

     Nous n'utilisons que rarement les planches originales, nous partons principalement des films. Mais lorsqu'un film n'est pas bon, nous repartons de la planche (cela a été le cas pour une planche de L'Orgue du Diable, de Yoko Tsuno). Beaucoup de planches des années 40, 50 ou 60 ont disparu et il ne reste que les films. Mais, lorsque c'est possible et lorsque cela présente un intérêt, nous publions en fac-simile une couverture de recueil ou même une planche. Par exemple, dans l'intégrale de Spirou et Fantasio, nous avons publié une planche de Franquin, où l'on voit les retouches effectuées à la gouache blanche par l'auteur. C'est très intéressant, car on y voit comment il a dû censurer des dessins à cause de la fameuse Commission de Protection de la Jeunesse, de sinistre mémoire, qui fut la cause de nombreuses interdictions ou censures imbéciles durant les années 50 et 60. La publication en fac-similé peut donner de très beaux résultats, grâce à la patine du temps.

     Malgré le travail technique de reconstruction, les compléments éditoriaux, comment arrivez-vous à un prix très compétitif, de l'ordre de 16 € ?

     La plupart des séries sont encore exploitées en collection traditionnelle, donc ce travail est réalisé pour les deux versions (intégrale ou séparée). Pour les autres, nous faisons un pari sur le succès de la collection. Si suffisamment de lecteurs sont intéressés, les albums sont rentables. Et, actuellement, nos premières intégrales connaissent un succès considérable (nous vendons le double des intégrales « tous publics » de la concurrence), donc il n'y a pas encore de craintes à avoir.

     J'imagine que vous avez un stock important de BD qui peuvent intégrer la collection. Quels sont vos critères pour choisir les séries que vous intégrez dans la collection ?

     Il faut que la série ait résisté au temps. Nous ne voulons pas nous adresser uniquement aux spécialistes ou aux nostalgiques pointus, mais au grand public. On a tendance à idéaliser ce qu'on a lu, étant enfant, et des œuvres qu'on considère, dans ses souvenirs, comme exceptionnelles, déçoivent parfois très fort lorsqu'on les découvre à notre époque. Donc, j'ai établi une première liste de séries qui pourraient faire l'objet d'une réédition, mais je n'ai pas encore pris le temps d'en relire les albums pour vérifier s'ils n'avaient pas trop vieilli...

     Natacha est le huitième opus d'une collection qui s'étoffe. Avez-vous pu analyser l'accueil du public ? Les lecteurs sont-ils des adultes nostalgiques de leurs années d'enfance ou des plus jeunes qui découvrent ?

     C'est trop tôt pour le dire. Nous avons un gros succès auprès des journalistes, qui adorent les intégrales. Mais il est probable que le lectorat sera celui des adultes, qui ont connu l'un ou l'autre album de la série, qui l'ont aimé et qui vont profiter de cette intégrale pour découvrir toute la série. Et la faire découvrir à leurs enfants. Mais c'est ainsi que se découvrent tous les classiques, qu'ils soient en littérature ou en cinéma. Le journal Spirou fonctionne ainsi depuis sept décennies. Les parents offrent le magazine à leurs enfants. A l'adolescence, ils passent généralement à d'autres revues, puis, quand ils ont des enfants, profitent de ce prétexte pour se réabonner. Le journal est lu par toute la famille.

     Il me semble que le rythme de parutions s'accélère. Pensez-vous que le public actuel va pouvoir suivre (acheter, par exemple, trois ou quatre intégrales par mois ou plus) ou pensez-vous capter de nouveaux publics ?

     Un à deux titres sortent par série chaque année, pour un prix approchant celui des éditions standards de la concurrence. Chaque série a son propre public, donc ils ne vont certainement pas TOUT acheter. Et cela fait actuellement sept titres par an. C'est donc très raisonnable.

     Quels sont les héros qui vont avoir prochainement l'honneur de rentrer dans la collection ?

     La liste, comme je le disais plus haut, n'est pas encore définitive.

     Quelles autres bonnes surprises, comme de nouvelles collections, avez-vous dans vos tiroirs ?

     Nous n'avons que des projets, pas encore de choses certaines. Le patrimoine de Dupuis est très riche, grâce au journal Spirou. En 2008, il fêtera ses 70 ans, cela sera donc l'occasion de rechercher quelques perles rares dans des séries que nous n'éditons plus, mais aussi, pourquoi pas, des trésors du journal Spirou qui n'ont jamais été édités en albums...

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