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Fonds documentaire
 

Rencontre avec Stephen Desberg

Serge PERRAUD

Salon du Livre de Paris, le 23 mars 2007
   nooSFere, juillet 2007

     Stephen Desberg est un auteur très apprécié des amateurs de BD qui recherchent des récits ayant du fond, servis par des personnages de chair aux profils psychologiques fouillés avec une approche originale du sujet. Depuis les années 80, il développe cette recherche d'un angle singulier dans des genres très différents et crée la surprise à chaque fois.
     Rencontre avec l'un de ces Maîtres de la Bande Dessinée, qui contribuent par leur talent à faire de ce genre littéraire un art à part entière.


     SP : Votre actualité est très riche : Black up, en mars chez Dargaud, Le Dernier Livre de la Jungle au Lombard, IRS tome 9 en mai au Lombard, Le Sang noir réédité en juin au Lombard et Cassio toujours en juin, une nouvelle série avec Henri reculé, toujours au Lombard. Est-ce que j'en oublie ?
 
     SD : Oui, il y a le tome 3 de Rafales. Mais Francis Vallès, le dessinateur, a un petit retard et je ne sais pas quand il sort entre avril, mai ou juin.

     SP : Vous êtes un peu globe-trotter. Est-ce que vous voyagez beaucoup pour vos scénarii ?
 
     SD : Je dirais que je voyage beaucoup, mais en général, le voyage est plutôt un moteur pour des histoires qui viennent plus tard. Je ne programme pas. Donc, ce ne sont pas des voyages de documentation où je me dis : « Je vais faire une histoire qui va se passer à tel endroit et j'y vais pour prendre des photos. » c'est plutôt pour l'ouverture d'esprit, pour l'inspiration. Je voyage et, à un moment...

     SP : Vous imprégnez-vous d'ambiances ?
 
     SD : Voilà ! Par exemple, l'Afrique est un pays où j'ai beaucoup voyagé. Le Kenya m'a inspiré pour Jimmy Tousseul, mais je n'ai pas fait vraiment une grande histoire sur ce pays ou sur le Congo, en tout cas en BD réaliste. Pour le Mexique c'est un peu la même chose. Je m'en suis un peu inspiré pour IRS. Il y a un diptyque où l'action se déroule dans cette région. Mais je pense que viendra un moment où j'aurai envie de faire quelque chose de plus spécifique, où il y aura quelque chose qui m'aura marqué là-bas, dont j'aurai envie de parler.
     Il n'y a pas, chez moi, un côté calculé : « Je vais là-bas et je reviens avec un scénario. »

     SP : Ce personnage de journaliste, dans Rafales, n'est-ce pas vous ?
 
     SD : Il est certain qu'il doit y avoir une part de moi dans le héros de Rafales, comme dans tous mes personnages. J'ai lu beaucoup de documents sur les reporters de guerre, sur cette vie un peu dingue, dangereuse. Ils sont confrontés à des choses terribles, comme le génocide du Rwanda, puis ils rentrent en France et sont confrontés à un quotidien banal. Je trouvais que cette situation était intéressante.

     SP : Votre personnage n'est pas que ça. N'est-il pas là pour dénoncer ?
 
     SD : Voilà, c'est un autre aspect, que je trouve captivant, dans Rafales, mais que je n'ai pas encore suffisamment exploité aujourd'hui. Il a un agenda, comme on dit en anglais, c'est-à-dire qu'il a une motivation. Il veut dénoncer, il veut prouver. C'est en ça que c'est un homme d'action. Cependant, ce n'est pas avec un revolver qu'il va essayer d'apporter une solution, mais en dénonçant les faits, les situations. Ce n'est pas évident à traiter, car le fait d'être témoin, avec un appareil photo, peut avoir un côté voyeur, peut donner un côté passif. Il y a quelque chose que je suis encore en train de chercher dans cette série. Mais je pense que c'est naturel, cela fait partie de l'évolution du personnage.

     SP : Qu'est-ce qui, chez vous, déclanche l'idée d'une série ? On a le choix : Rafales, avec ce personnage de grand reporter, Le Dernier Livre de la jungle...
 
     SD : Le Dernier Livre de la jungle est tout à fait particulier. C'est un projet que j'avais en moi depuis des années. C'est une réflexion littéraire sur une autre œuvre. Pour moi, c'est quelque chose de tout à fait isolé, car je n'ai pas l'intention de commencer à faire ça avec trente-six œuvres. Ce n'est pas du tout mon intention.... On a parlé d'une adaptation. Pour moi, c'est une réflexion sur une œuvre en y ajoutant une nouvelle partie. C'est vraiment un projet qui me tenait beaucoup à cœur, mais c'est à part par rapport au reste...

     SP : En effet, n'y a-t-il pas une part de nostalgie, de regret de l'enfance ? Vous avez écrit : « Les souvenirs s'égrènent remontant jusqu'aux jours passés (à propos de Mowgli), quand il s'agissait simplement d'apprendre, pas encore de payer les erreurs commises. »
 
     SD : Ce qui m'a motivé, dans ce projet, c'est le passage de l'enfant à l'adulte. À l'époque de Kipling, on ne voyait pas ce passage de la même façon qu'aujourd'hui. Il y avait une séparation complète entre les deux. Quand on devenait adulte, on ne vivait plus avec les enfants. Il n'y avait plus d'éducation. Les hommes voyaient ça d'assez loin car c'était l'apanage des femmes ou des professeurs particuliers. On trouvait d'ailleurs que c'était une faiblesse, pour les hommes, de s'en occuper, comme de se laisser aller à admirer des choses jolies. On adoptait une distance par rapport à nombre de situations. Aujourd'hui, on ne voit plus les choses de la même façon. Les pères, je suis moi-même papa, ont plein d'activités avec leurs enfants. On a envie, au contraire, de pouvoir passer des moments ensemble. J'emmène mes enfants en voyage. Je me souviens, dans une réserve du Kenya, justement, être resté pendant des heures à observer les animaux, voir leur vie. Le coucher de soleil arrive. On vit des moments intenses et moi, je trouve que cette complicité n'est pas une faiblesse, qu'elle est importante. Elle crée des liens et laissera des souvenirs.
     C'était une réflexion sur cette différence de mentalité. Si l'on imagine que le monde de la jungle représente le monde de l'enfance et de l'adolescence, avec toutes ses expériences, ses épreuves, chez Kipling, cela s'arrête au moment où Mowgli devient adulte. Il en a fini avec la jungle. Elle ne va plus exister. C'est très clair, d'ailleurs, dans les phrases que l'auteur prête aux animaux : « Mowgli est parti, qu'est-ce qu'on va faire ? On va adopter d'autres chemins. » Ce qui veut bien dire que c'est fini. Et moi, je dis : « Non ! Aujourd'hui on ne peut plus dire que c'est fini. » Je crois que Mowgli, dans sa vie d'adulte, a des problèmes pour se réaliser, pour être heureux parce qu'il a oublié cette jungle. Il doit refaire l'apprentissage et se réconcilier avec le monde de son enfance. La réflexion que vous avez citée est emplie de nostalgie dans le sens où il est un adulte arrivé au terme de sa vie et qui se rend compte qu'il doit payer pour la moindre chose, qu'il est responsable de ses actes. Alors que dans l'enfance, il y avait toujours quelqu'un pour prendre cette responsabilité... C'est certainement très nostalgique...

     SP : Vous passez allègrement du western au roman de Cape et d'épée, du récit historique à l'humour noir, voire absurde, de l'espionnage à ... Comment gérez-vous des domaines aussi différents, aussi variés ?
 
     SD : Ce n'est pas un gros problème. Je dirais qu'il y a une grande diversité, mais que les thèmes sont là. Il y a des choses que l'on va retrouver d'une série à l'autre, même entre La Vache et Rafales. On va parler de l'évolution de l'homme et de l'absurdité de son comportement, mais pas de la même manière. Je pense qu'il y a, pour moi, le plaisir de pouvoir traiter de sujets similaires sur des tons différents. Cependant, ce qui est surtout important c'est la rencontre avec le dessinateur. Il y a, dans le meilleur des cas, une complicité qui s'installe avec un dessinateur qui fait que, naturellement, j'en viens à partager des choses avec lui. Il a sa sensibilité, j'ai la mienne... et il se crée un espace de conception. Je me souviens très bien, quand je travaillais avec Johan de Moor sur La Vache, par exemple, je venais chez lui avec mes idées de scénario. Il adorait que je lui raconte et rien qu'à le voir rire, cela m'incitait à aller encore plus loin. Je voyais, dans son regard, une réceptivité...
     Avec Enrico Marini, que ce soit pour L'Étoile du désert ou pour Le Scorpion, on essaie de se retrouver. En général je vais le voir, chez lui, en Suisse et on se prend du temps. On va se balader en forêt et on parle de nos personnages comme si c'était des gens qui existaient réellement. Quand je lui raconte quelque chose il intervient, propose, discute. Et ce contexte qui s'installe est pour moi extrêmement plaisant. Ce n'est pas que chacun empiète sur le boulot de l'autre. Je suis le scénariste, il est le dessinateur, mais ça me conforte. Après, quand je suis dans mon histoire, je sais comment il va l'interpréter. Et c'est différent avec Yohan De Moor ou Henri Reculé ou Bernard Vrancken. Chacun possède sa sensibilité et donc chaque relation est particulière.
     Il y avait un lecteur qui me demandait, tout à l'heure, en séance de dédicace : « Est-ce que vous faites de grandes réunions avec tous vos dessinateurs ? ». En fait, pas trop ! C'est plaisant de les avoir tous là mais, comme il y a cette relation forte avec chacun d'eux, c'est plus agréable finalement de se voir pour qu'on puisse discuter de ce qu'on à développer ensemble, plutôt que de tout mélanger. Ce ne sont pas mes exécutants à qui je donne un travail. Certes, c'est agréable pour les dessinateurs de se voir par petits groupes, parce qu'ils apprécient de se rencontrer. Mais, cela n'implique pas du tout qu'il faille faire une grande messe avec tous mes collaborateurs. Ce n'est pas du tout comme ça que je vois les choses.

     SP : Dans Black up, qui est votre actualité immédiate chez Dargaud, vous mettez en lumière des liens, en pleine guerre froide, entre la CIA et la Mafia russe. Quelle est la part de réalité, quelle est la part de fiction ?
 
     SD : Je suis à moitié américain par mon père, mais je suis né et j'ai grandi en Europe. Je me sens plus européen qu'américain. Aussi, je porte mon regard d'Européen sur tout ce qui a pu arriver ces dernières années, que ce soit les Twin Towers à New York, que ce soit la politique de Bush et la direction qu'il fait prendre à la politique étrangère américaine. Cela m'a amené à réagir à cette tendance qu'ont les USA de s'allier, à un moment, avec des gens qui ne sont pas recommandables, mais simplement parce que les intérêts immédiats font que ... C'est bien de soutenir ces gens là pour combattre des ennemis... Cependant, il n'y a pas de vision à long terme. On n'est pas en train d'investir sur le futur. On soutient une faction qui après, est pire que les ennemis que l'on a aujourd'hui. C'est une constante, que ce soit avec les Démocrates ou les Républicains. Ils ont tous trempés là-dedans.
     Pour moi, c'est l'élément moteur de Black Up.

     SP : L'exemple le plus récent n'est-il pas celui des Talibans ?
 
     SD : Tout à fait ! Ils ont fait ça avec Mobutu, les Talibans effectivement, Sadam Hussein, Ben Laden... avec plein de gens. Je voulais partir de cette idée, dans Black Up. On a un agent secret qui, à l'époque de la Guerre Froide, crée une alliance avec la Mafia russe pour combattre le communisme de l'intérieur. Bien sûr, je ne suis pas parti de rien par rapport à ça mais c'est de la politique fiction. Dans aucun bouquin d'histoire sur la Guerre Froide, on ne développera cette théorie pour dire que les américains l'ont fait. Maintenant, c'est tellement probable qu'ils aient travaillé dans ce sens là... Il n'y a personne, je n'ai jamais eu une réaction de quelqu'un disant : « Vous inventez n'importe quoi ! Ce n'est pas possible ! ». Donc, c'est quelque chose qui n'est pas avéré, mais tout à fait crédible. Cela n'a peut-être pas été fait de manière aussi intensive, mais...
     Il faut savoir que la Mafia russe était quasiment détruite. C'était quelques types exilés par Staline en Sibérie, et qui ne représentaient pas grand-chose effectivement.

     SP : Vous leur donnez cependant une importance. N'interviennent-ils pas dans la politique des USA, actuellement ?
 
     SD : Tout à fait ! Ils sont devenus, aujourd'hui, le groupe criminel le plus important sur le sol américain. C'est quand même une chose dont il faut tenir compte. La Mafia américaine a tout à fait changé de nature par rapport à l'époque de la prohibition ...et du Parrain. En fait, la Mafia américaine est une mafia de territoire. Comme, historiquement, ils possèdent, entre guillemets, ces territoires, ils passent des accords avec les mafias jamaïcaine, nigériane, russe, japonaise... Ils autorisent des actions sur leurs territoires en prenant un pourcentage. Ils sont tout à fait institutionnalisés et l'argent ainsi obtenu est investi en bourse. Ils ne mettent plus la « main à la pâte ». Ils font une sous-traitance criminelle. C'est tout à fait étonnant, presque incroyable. C'est une évolution liée à notre monde, je dirais, ultralibéral.
     L'idée de Black Up est donc de montrer que cette implication, depuis la Guerre Froide, va nous amener aujourd'hui à faire de cette mafia russe le premier groupe criminel sur le sol américain. Et il y a des collusions entre ce groupe et le pouvoir actuel. C'est aussi le cas de notre héros et de son ancien meilleur ami qui devront régler des comptes qui datent de bien longtemps.

     SP : Et vous pensez développer cette série en combien de tomes ?
 
     SD : En six albums. C'est prévu ainsi dès le départ. J'ai écrit la trame et le contenu des six albums avec un assez large synopsis. Dans les volumes qui sortent actuellement, il y a une partie contemporaine et des plongées dans le passé. Mais on remonte petit à petit le temps et quand on va arriver au sixième, il sera tout à fait contemporain.
     On a le projet, mais on a encore le temps car c'est dans trois ans, de continuer cette série, avec des cycles peut-être plus courts et d'autres personnages principaux. Floyd deviendrait un personnage secondaire et on repartirait dans les années 60 pour s'intéresser à Kennedy, à l'Amérique du sud...

     SP : Avec Black Up, on vous compare à John le Carré, à Tom Clancy... Est-ce que cela vous fait plaisir ?
 
     SD : Oui, cela fait toujours plaisir. Mais je dois avouer que je prends cela avec beaucoup de recul. Les gens ont toujours besoin de cataloguer, d'avoir des références. Quand on met, dans un service de presse, dans un article : « digne des meilleurs Tom Clancy... », C'est parce que c'est un besoin de classifier. C'est vrai que pour le public, c'est plus clair. On voit ce que c'est, on a des références.
     Sur la maquette de couverture de Black Up, on a voulu exprimer un message clair : « on va vous parler d'espionnage ». Ici, c'est le genre que l'on a voulu mettre en avant plutôt que les personnages.
     Bien sûr que cela me fait plaisir, mais franchement je reste très modeste par rapport à cela !

     SP : Il faut cependant reconnaître que les intrigues sont finement construites !
 
     SD : C'est gentil de me dire cela. C'est une série que j'aime beaucoup. Avec Hugues Labiano, on se retrouve vraiment sur les intentions et, de nouveau, cela génère une complicité. Moi je suis à l'aise pour développer mes personnages. J'ai terminé le tome 4, au mois de décembre. Et c'est toujours plaisant de savoir qu'il voit très bien où je veux en venir lorsqu'il lit le scénario.

     SP : Toujours cette complicité ?
 
     SD : Je semble insister là-dessus, mais c'est vraiment quelque chose qui est, pour moi, très importante. Le cas contraire existe. Il y a des collaborations où le scénariste et le dessinateur ne se comprennent pas du tout sur les objectifs. Cela peut-être très pénible, très désagréable. Donc, quand cela fonctionne, c'est précieux !

     SP : Je lisais dans Livres Hebdo qui vient de sortir, (NdR : le 23 mars 2007) que Black Up se place au cinquième rang des ventes. Pensez-vous que l'on assiste à un renouveau du genre espionnage ?
 
     SD : Je pense que dans le climat de surproduction actuel, les éditeurs ont tendance à regarder ce qui se fait chez les autres pour rechercher ce qui marche bien. Je ne veux pas citer de noms, mais quand je vois certaines séries... D'un côté, je me dis que si l'on me copie à ce point, c'est que je dois être sur le bon chemin. D'un autre côté, c'est un peu agaçant. Toutefois, je ne veux pas jouer les innocents. Il est certain que Van Hamme a ouvert la voie sur certains genres. Cependant, IRS est très différent de Largo Winch. Ce n'est pas la même problématique. Il est vrai qu'on parle d'argent, c'est clair. Mais doit-on faire des catégories à ce point, car là, cela devient vraiment restrictif ?

     SP : Ne parle-t-on pas toujours d'argent que ce soit dans la vie privée ou ... ?
 
     SD : (Rires) Bien sûr ! Aujourd'hui il est plus facile de faire démarrer une série dans un genre identifié. Je pense que les gens ont besoin de repères, de choses claires... J'ai remarqué que j'avais des projets qui ne marchaient pas du tout. Cependant, j'avais l'impression d'être très original parce qu'il y avait un peu de ceci, un peu de cela. En fait les gens s'interrogeaient : « C'est quoi votre série ? C'est du polar ? C'est du thriller ? C'est de l'historique ? » Je crois qu'il faut être le plus précis possible dès le départ, que les options soient vraiment limpides. Après, dans le cadre du scénario, on peut aller plus loin, utiliser des codes classiques et faire quelque chose d'original. Quand on veut trop brouiller les pistes, les gens ne savent plus ce que vous voulez leur raconter. Cela changera ! Il y a des cycles, des moments où les gens sont beaucoup plus prêts à essayer des choses nouvelles. Mais cela fait un moment qu'on n'est plus dans ce genre de marché.

     SP : Vous avez deux autres séries en cours : Mayam avec Daniel Koller (Dargaud) et Le Scorpion avec Enrico Marini (Dargaud). La première n'est-elle pas une parodie et la seconde ne dénonce t-elle pas la religion comme un pouvoir ?
 
     SD : J'ai grandi dans un contexte très particulier. Ma mère était très très croyante et mon père ne l'était pas. Il était agnostique. Donc, depuis tout petit, je vis ce contraste un peu étonnant entre une religion assez convaincue, relativement stricte et rien de l'autre côté. On est obligé de suivre certains rites et en même temps, on est confronté au fait qu'il y a des gens qui ne croient pas. J'ai grandi dans ce contexte. C'est souvent quand on est adulte, ou parfois pendant l'adolescence, qu'on se rend compte que tout le monde ne pense pas pareil. Moi, j'ai été amené, assez jeune, à me poser des questions là-dessus. Je me souviens, à 16 ans, être tombé sur des bouquins d'exégèse. Cela m'avait stupéfait ! Cela remettait tout en cause. Je me disais : « À l'école on ne nous parle jamais de cela et la vision classique de l'histoire, donnée par des historiens... » Et je n'ai pas arrêté depuis. Cela fait trente six ans que je lis des bouquins d'exégèse. C'est vraiment un sujet qui me passionne, que ce soit sur les religions chrétiennes ou sur d'autres religions.

     SP : Ne fonctionnent-elles pas toutes selon les mêmes schémas ?
 
     SD : Tout à fait ! Je trouve que le travail intellectuel, pour essayer de retrouver cette période extrêmement complexe des tout premiers siècles, quand la religion chrétienne va un peu dans tous les sens, est passionnant. Puis, vers 300 après Jésus Christ, une chape de plomb s'installe quand Constantin décide que le christianisme va devenir la religion officielle de l'Empire. Il faut alors donner des bases fondamentales. Il faut éliminer tout ce qui n'est pas dans la ligne ! Comment retrouver ce qu'il y avait à la base ? La reconstitution historique, indépendamment du fait que je traite de ça dans mes histoires, est quelque chose que je trouve incroyablement stimulant. Donc, j'aime bien pouvoir traiter ce sujet de manière sérieuse dans Le Scorpion. Ainsi, dans le sixième album, j'évoque, basé sur des éléments tout à fait historiques, le fait que les Templiers auraient souhaité refondre les trois religions du christ en une seule. Par contre, dans Mayam je m'amuse, comme les Monty Pythons ont pu le faire dans La Vie de Brian où on retrouve la chaussure de Brian et on dit que c'est un objet divin ou comme dans Un cantique pour Leibowitz...

     SP : N'y a-t-il pas aussi tous les évangiles apocryphes ?
 
     SD : Effectivement, il y a ces textes, mais tout simplement l'analyse contradictoire des évangiles entre eux, leurs incohérences est déjà passionnante. Il y a plusieurs générations d'historiens qui ont abordé le sujet. J'ai eu la chance de rencontrer Raoul Vaneigem, un philosophe. Il était en France en mai 68. Il a écrit pas mal d'ouvrages intéressants. Mais il a écrit un livre qui s'appelle La Résistance au Christianisme. Et lui, pour le coup, il va très fort. Pour lui, Jésus Christ n'a pas existé ! C'est un amalgame de différents personnages, une construction qui a été faite après. J'ai eu l'occasion de le rencontrer et je lui ai raconté ce que je voulais faire avec Le Scorpion. Je lui ai raconté le scénario. Et là c'était vraiment aussi très stimulant par rapport à quelqu'un qui avait fait un véritable travail d'historien.
     Cela n'empêche pas qu'il y a des choses très intéressantes et que la religion a sans doute fait progresser les mentalités. On a eu une discussion à propos de Cassio où on évoquait l'Empire Romain. Il faut reconnaître qu'on a été très influencé, au niveau historique, par la vision judéo-chrétienne de l'évolution de la société. On a l'impression quand on voit des films américains comme Quo Vadis ou qu'on lit des bouquins d'histoire sur cette période, qu'il a fallu attendre le christianisme pour que les gens aiment leurs enfants, leur femme, leurs amis... Comme si ces valeurs d'amour étaient une invention de la religion chrétienne et que toute l'histoire de l'humanité a été changée à tout jamais. Mais c'est tout à fait faux. Cela fait partie des choses que j'ai envie de traiter dans mes histoires. Je le fais, mais on peut certainement le reprendre, le développer car le sujet n'est pas encore épuisé.

     SP : Les aventures du Scorpion en sont au tome 7. Vous repartez avec un nouveau cycle, sur de nouvelles pistes. Vous plaisez-vous en compagnie de ce personnage ?
 
     SD : Oui, oui, beaucoup ! C'est un personnage qui est un trait d'union entre Enrico et moi. Il a un côté très matamore qui se rapproche de celui d'Enrico. De plus, c'est une espèce d'Indiana Jones. Il y a beaucoup d'Enrico et il y a beaucoup de moi dans le personnage. On a vraiment fait une partie du chemin ensemble par rapport à lui. Tout ce qui est le regard sur la religion chrétienne l'intéresse et il me suit.
     Le Scorpion est vraiment une série que j'aime et je crois qu'on est loin d'avoir tout donné, au contraire. Je pense que la maturité venant, les personnages vont prendre de plus en plus de forces. On ne va pas toujours rester avec le cardinal Trebaldi. À un moment, il va sans doute disparaître car d'autres personnages nous intéressent. Oui, c'est une série qui nous plait, et en plus, on a la chance qu'elle ait un succès phénoménal...

     SP : N'a-t-elle pas tout pour plaire ?
 
     SD : (Rires) Cela donne une liberté, et envie d'aller encore plus loin.

     SP : Trebaldi est un pape assez peu chrétien, enfin tel qu'on se l'imagine. Vous êtes-vous inspiré d'un pape véritable ?
 
     SD : Le petit pape sympathique qui était dans les premiers épisodes était basé sur un pape réel. C'était un type assez humaniste qui aimait bien sortir la nuit pour aller écouter les avis des gens dans la ville.
     Trebaldi est vraiment un réactionnaire. Il n'a pas envie de cet humanisme. Il représente des gens qui ont l'argent, le pouvoir et qui veulent tout faire pour les garder. C'est plutôt l'archétype, sans dévoiler trop la suite, du pauvre type qu'un être fondamentalement méchant.

     SP : Ne réagit-il pas par rapport à l'autorité de son père ?
 
     SD : Exactement. C'est cela qui m'intéresse aussi dans mes personnages. On a un type, pas du tout sympathique, mais qu'est-ce qu'il y a derrière ? Il n'est pas méchant pour le plaisir d'être méchant. Il a des problèmes et les exprime de cette manière. Je pense qu'à un certain moment on aura fait le tour du personnage, on aura dit ce que l'on avait envie de dire sur lui. Il y en a d'autres. Le série du Scorpion ce n'est pas le Scorpion contre Trebaldi. Il y a quelques personnages qui commencent à émerger. On le voit ! ...comme Neillo, Marie-Ange Sarlat qui va jouer un rôle important. Je ne veux pas vous dire quoi, mais...

     SP : N'êtes-vous pas tenté par l'écriture de romans ?
 
     SD : Je dois dire que je suis très bien dans ma peau en faisant de la BD. Pour le moment et tant que je n'ai pas de frustrations, car j'ai l'impression de pouvoir développer ce que j'ai envie. Je me suis embarqué, en 2006, sur un projet un peu particulier. Il faut savoir que j'adore le feuilleton américain. Pas tous, mais il y a quelques feuilletons que j'aime beaucoup. Je trouve qu'ils ont un travail sur les personnages qui est assez fascinant, alors que dans le cinéma américain, ils restent sur des carences. Ils sont très très classiques et on ne va pas dans la profondeur des personnages. Par contre, dans les feuilletons, souvent, ils ont une galerie de huit, neuf, dix personnages qui ont tous leur manière de voir la vie, qui s'opposent sur des valeurs, etc. Et je trouve qu'en BD classique on a peu l'occasion de développer beaucoup de personnages. En général, on est sur un héros avec un ou deux faire-valoir et un méchant. Souvent, on construit ainsi... Aussi, j'ai eu l'idée de concevoir une série, à l'américaine, avec une dizaine de personnages, mais en me disant que cela implique un autre rythme si je veux laisser la place pour que chacun des personnages puisse vivre sa vie. On est donc parti sur une seule histoire qui est découpée en six albums. Et il y aura ...un album tous les mois. On a fait un casting avec Enrico Marini, avec Henri Reculé. Ils ont crée les personnages graphiquement et chacun des albums est confié à un dessinateur différent, dans un style réaliste. Ils sont maîtres dans leur album, si ce n'est qu'ils respectent les personnages qui ont été crées par d'autres. Et donc j'ai écrit les six tomes dans le courant de l'année dernière. On parlait de rapports privilégiés avec les dessinateurs, mais dans ce cas j'ai fait ce projet sans penser aux dessinateurs. J'ai vraiment développé mon histoire, presque comme si c'était un roman en me disant : « Après, on va choisir les différents dessinateurs et les fédérer sur ce projet... »
     C'est la première fois que je fais ainsi. Je pense que c'est un vrai beau projet.

     SP : Quelle sera la taille des albums ?
 
     SD : Ce sont des albums de quarante-six pages, mais ce n'est pas Le Triangle secret ou Le Décalogue. C'est une histoire qui se termine au terme des six albums.

     SP : Cela se rapproche-t-il de 24 heures chrono ?
 
     SD : Il y a un peu de ça ! Il y a quand même « ma patte » même s'il s'agit d'un thriller, avec un travail en profondeur sur les personnages, il y a un peu de religion dedans, vous verrez. Yann, le scénariste qui a travaillé avec moi sur les dialogues, pas sur l'histoire en elle-même, à un moment m'a dit : « Ecoute, c'est tellement du Desberg, c'est tellement tes trucs à toi que je ne sais plus trop comment intervenir sur les dialogues. »

     SP : Vous avez écrit Cassio, qui paraîtra en Juin au Lombard mais qui est en prépublication dans BoDoï. Est-ce courant de tuer son héros dès la cinquième page ?
 
     SD : (Rires) Mais vous verrez, en arrivant vers la fin du premier album... il n'est pas mort. Il a échappé à l'assassinat, ce qui est quand même mystérieux, car il a reçu quelques coups de couteau. Il est victime, comme dans les polars, d'un assassinat. Il y a quatre assassins. C'est une conspiration avec quatre assassins et chacun des quatre premiers albums est consacré à l'un des assassins. D'ailleurs, le premier album s'appelle Le Premier assassin ! Puis on va découvrir la vie de Cassio et chronologiquement on va avancer ... Quatre albums, quatre assassins et après on va voir pourquoi ces gens se sont mis ensemble, sur quelles bases ils ont monté cette conspiration. On reviendra alors sur l'assassinat et comment il se fait qu'il échappe à la mort. C'est le principe de la série et toute l'histoire est vue à travers le regard d'une archéologue, aujourd'hui. Celle-ci fait des recherches parce qu'elle est intriguée par ce personnage et elle va, au fil des albums, trouver des éléments. Mais en même temps, il se déroule des événements contemporains qui sont la résultante d'actes que Cassio a fait et qui ont des résonances aujourd'hui. Jouer sur deux, ou plusieurs, époques est quelque chose que j'aime bien.

     SP : Henri Reculé se plaignait, que vous lui aviez imposé Éphèse, un lieu sur lequel il existe peu de documentation. Et parallèlement, il reconnaît que grâce à vous, il va sur des zones où il n'irait pas tout seul.
 
     SD : Oui, il avait envie de faire une série sur l'Egypte ancienne. Cette idée me séduisait aussi parce que j'ai eu la chance d'aller deux fois dans ce pays. Celui-ci m'attire beaucoup, j'adore leur histoire, leur mythologie. C'est très intéressant. Mais c'est une société qui est fermée sur elle-même. Ils ont été attaqués, mais eux-mêmes, ils ont très peu essayé de s'étendre. Si l'on fait une série sur l'Egypte antique, au point de vue scénaristique, on est condamné à rester dans ce monde là. Moi, j'aime bien le voyage et je me disais qu'on pourrait plutôt, dans le cadre de l'Empire Romain, se déplacer et venir un moment en Egypte. Mais ce n'est plus, à ce moment là, une série sur l'Egypte...
     Je trouvais aussi que l'Empire Romain entre cette époque antique et la nôtre, avait plus de résonance. Et moi, je ne suis pas à l'aise dans de l'historique pur comme Glénat a pu le faire à une certaine époque : raconter la vie des rois, des complots, etc. Ce qui m'intéresse c'est d'étudier des époques que j'aime bien, dans le détail. Je m'intéresse beaucoup au fonctionnement des métiers, à la fiscalité, aux rapports entre les classes sociales... et de faire une sorte de profession de foi : « Je pense que les gens vivaient de cette façon » Et partant de là, je construis. C'est aussi pour ça qu'on parle de l'archéologie aujourd'hui. : « Venez avec nous ! On va faire un voyage. On va là-bas et on vous fait revivre cette époque là. »Et je trouve que c'est intéressant si le lecteur peut... c'est exotique : je suis plongé dans une autre époque et en même temps le héros ou les héros ont des problèmes que je peux comprendre quand même.

     SP : Quelles bonnes surprises nous réservez-vous pour le second semestre 2007 ?
 
     SD : En fait, je n'ai qu'un seul album dans la seconde période. C'est un hors série du Scorpion. Enrico Marini se lance dans un cycle de quatre albums qu'il écrit lui-même. Il avait une démangeaison. Cela se passe dans la Rome Antique et cela sort en novembre. Pour le coup, il n'y a pas de huitième tome du Scorpion. Ce sera pour l'année suivante. Par contre, on va faire un très beau hors série qui sera assez copieux. Il y aura 64-72 planches. Le fil conducteur est une enquête menée par un inquisiteur sur le Scorpion. En fait, il va aller rechercher tous les personnages secondaires, les interroger... Il y aura un aspect polar car cet inquisiteur aura du mal à trouver ses renseignements. Il va même se faire attaquer par quelqu'un qui veut ces renseignements. Enrico Marini fait de très belles aquarelles et dessins inédits que je vais utiliser pour raconter l'histoire de cet inquisiteur. Ce n'est vraiment un album BD, mais il s'intègre parfaitement dans la série du Scorpion.

     SP : Ce ne sera pas seulement un album d'images ?
 
     SD : Non, non, il y aura du texte, beaucoup à lire. C'est le moment de faire le point sur Le Scorpion. Cela facilitera le travail sur le suivant.
     Et 2008 sera très copieux. Il y aura les six albums dont on a parlé et toutes les séries en cours.

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