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Rencontre avec Eric Stalner et Pierre Boisserie

Salon du Livre de Paris, le 24 mars 2007
nooSFere

Serge PERRAUD

nooSFere, juin 2007

      Pour une fois, le hasard a bien fait les choses quand il a mis en présence Eric Stalner et Pierre Boisserie. Il a permis, ainsi, la constitution d'un de ces duos de créateurs qui, au-delà de la connivence issue de l'amitié, savent combiner leurs différences pour les magnifier.
     Après La Croix de Cazenac, une saga en dix tomes (en cours chez Dargaud) conjuguant chamanisme et espionnage sur fond de Grande Guerre, ils unissent leur talent dans une nouvelle aventure au long cours : Voyageur. C'est une fresque en treize volumes, qui  parait chez Glénat en quatre ans, où l'intrigue s'étend de l'Antiquité à la fin du 21e siècle. Parallèlement, toujours chez Glénat, ils entament Flor de Luna, une série en sept volumes sur La Havane, ...sans oublier les séries qu'ils animent séparément comme La Liste 66 pour Eric Stalner (Dargaud) et Eastern pour Pierre Boisserie (Dargaud). Pour aller plus loin avec deux auteurs au faîte de leur talent.
 

        SP : Vous êtes co-scénaristes de Voyageur, la nouvelle série qui parait chez Glénat. Vous qui avez l'expérience des deux situations, est-il plus facile d'être co-scénariste que scénariste ? Eric StalnerPierre Boisserie

 
 
     ES : Oui ! C'est oui pour nous.
     PB : Mais c'est peut-être différent pour d'autres. Pour nous, cela nous convient bien. C'est une façon de travailler, de jouer au ping-pong avec les idées, qui nous plait bien. Mais peut-être que d'autres scénaristes préfèrent être dans leur petit coin et travailler en solitaire.
     ES : Mais les deux sont bien.
     PB : Le scénario à deux, c'est revenir très loin en arrière. Quand on était gosses, à se raconter des histoires avec les copains et copines : « Et on aurait dit que tu serais bloqué dans une rue. Et on dirait que tu as... » C'est une manière très dynamique de faire des histoires, avec un aller-retour permanent de questions-réponses. De plus, on est constamment obligés de justifier nos choix et de justifier nos idées par rapport à l'autre et par rapport à l'histoire elle-même. C'est très enrichissant. On a une efficacité dans le travail qui est démultipliée. Donc j'adore ça !


     SP : Considérez-vous alors que vous allez beaucoup plus vite ?
 
     PB : On va beaucoup plus vite et de mon point de vue, on est beaucoup plus créatifs. Enfin, disons, on est créatifs de façon plus... On a un meilleur rendement ...bien que ce mot ne soit pas très joli.
     ES : Mais ce n'est pas pour cela qu'on le fait. C'est une conséquence mais ce n'est pas la raison primordiale.
     PB : Oui, c'est parce que quand on travaille tout seul, souvent, il faut laisser les choses se reposer pour qu'une nouvelle idée... c'est un peu comme la pâte à crêpes, il faut laisser reposer pour qu'une idée jaillisse et nous permette de reprendre l'histoire et de progresser. Quand on travaille à deux, si l'un est bloqué, l'autre qui s'est nourri de ce qu'a dit le premier va, justement, effacer le délai de repos et nous faire repartir, relancer la machine.
     ES : Comme un deuxième piston qui...

     SP : À deux, n'y a-t-il pas une contradiction immédiate et une correction ?
 
     ES : Disons qu'on s'est fixé une règle de base toute simple, en fait : on ne garde les idées que si l'on est tous les deux d'accord sur celles-ci.
     PB : Si j'ai une idée qui me semble bonne, qu'Eric ne le trouve pas bonne et que je ne réussis pas à le convaincre que c'est une bonne idée, on abandonne, on laisse tomber et on passe à autre chose.

     SP : N'est-ce pas au cours de longues balades en forêts que vous élaborez vos histoires ?
 
     ES : Entre autres ! C'est en forêt, devant une bouteille de bière et plein d'autres choses. On a remarqué que changer de lieu, quand on est tous les deux bloqués, nous permet de voir les choses sous un nouvel angle et de mieux redémarrer.

     SP : Donc, compte tenu de ce que vous venez de dire, vous étiez d'accord sur la date du 7 février 2082 ?
 
     PB : Oui, à peu près, ...oui !

     SP : Pourquoi le choix de cette date ?
 
     ES : 2082... Si ! On a fait nos calculs. On a calculé tout ça et l'année 2082 est importante. De plus, on voulait être en début d'année. Peut-être que j'ai écrit ce truc le 7 février. Je ne sais plus. Mais bon, on est parti au hasard sauf pour l'année. Ce que nous faisons, nous prenons une date comme ça. Et puis, en fait, on la garde. C'est comme pour les noms. On prend des noms, qui ne seront pas ceux des personnages, pour lancer l'histoire plutôt que mettre, x, y, z. On met des prénoms. Et souvent on les garde. On s'est habitué et puis ils correspondent aux personnages qu'on a crées. Donc, les dates c'est un peu comme ça...
     PB : Ce pourrait être un rendez-vous. Mais non, je n'étais pas là le 7 février. Et il y a des chances qu'on ne soit plus là.
     ES : C'est une évidence ! C'est une obligation. Moi, j'ai 48 ans, j'aurais 100 ans en 2059 et cela me ferait... j'aurais 123 ans ! Non, non, je n'y tiens pas ! J'aime trop la viande pour... Je veux continuer à pouvoir en manger sans être obligé de la manger en bouillie avec une petite paille...

     SP : Le projet du Voyageur est vieux de trois ans. Comment est née l'idée ?
 
     PB : Cela fait même un peu plus longtemps puisqu'il y a cinq ans que je l'ai dans la tête, que j'ai commencé à en parler à droite et à gauche. Mais cela fait trois ans que j'ai parlé de cette idée à Didier Convart chez Glénat. Il a tout de suite accroché et cherché à développer le projet et mettre la machine en route. Donc, au départ, c'était surtout la volonté de faire un travail d'équipe sur un projet ambitieux. J'avais plusieurs pistes, dont celle d'une série se déroulant sur trois époques avec comme personnage central un voyageur du temps. Voyant que Didier Convard était partant, j'ai pris mon téléphone, j'ai appelé Éric pour lui demander s'il voulait le faire avec moi. Il a dit oui tout de suite ! On a commencé, alors, à développer l'histoire dans sa globalité, par époque... et voilà.

     SP : Pour 2082, faites-vous un futur qui prend en compte les projections actuelles ?
 
     ES : Oui et non ! Oui, mais tous ceux qui tentent de faire des projections du présent pour inventer le futur se plantent. On a décidé cependant, de mettre quelques barrières... par exemple, on pense qu'il y a eu un virus qui a bloqué beaucoup de choses au niveau d'Internet, au niveau du développement des nanotechnologies.
     PB : Ce qui peut être possible.
     ES : Là, on est beaucoup plus libres pour être dans l'anticipation, dans la Science-fiction pure. Il y a sans doute des choses qui vont continuer à se développer, d'autres, par contre vont s'arrêter... On peut imaginer des voitures qui volent. Certaines choses ont parfois vieilli dans notre monde et d'autres choses sont plus en avance.
     On a voulu être libres par rapport à ce futur et par rapport à toutes les projections qui ont été faites. Quand on voit un film de SF réalisé dans les années 80, je prends Allien par exemple, ils sont en retard parce qu'on voit des ordinateurs très épais, très profonds, alors qu'on est déjà aux écrans plats. Ils situaient l'action en 2040. Mais dès 2007, on a des écrans plats...
     PB : Au départ, on essayait vraiment de construire un univers cohérent. Et puis, on a vécu une petite anecdote. Lors d'une de nos pérégrinations, l'an dernier, on était dans un train.
     ES : Oh oui ! C'est vrai !
     PB : On travaillait, tous les deux, et puis il y avait un gars qui était dans le compartiment avec nous et qui ne disait rien.
     ES : Pendant tout le voyage il n'a rien dit.
     PB : Il écoutait.
     ES : Mais il aurait mieux fait de parler plus tôt !
     PB : Ah oui, il aurait mieux fait ! Nous on était là, on partait dans nos digressions : « En 2082, cela va être comme ceci et puis comme ça. Si on prend les projections actuelles, on peut se dire que... et blablabla... » Vers la fin de notre voyage on lui dit : « On espère qu'on ne vous a pas trop embêté avec nos propos et nos élucubrations. » « Non, non ! » Nous répond-t-il, « C'était très intéressant, mais par contre vous n'avez pas tout à fait raison parce que... » En fait, le monsieur était chercheur à l'INSERM, un scientifique très pointu et...
     ES :Il nous a surpris !
     PB : Et il a commencé à nous expliquer pourquoi ça ne va pas se passer comme nous on pensait que ça allait se passer et comme c'est actuellement véhiculé par les médias.
     On s'est dit alors : « Bon, on laisse tomber, on va faire notre sauce. On expliquera pourquoi dans NOTRE FUTUR, c'est devenu comme ça et après... »
     ES : Oui, parce que même si on se plante... Il se dit tellement de choses. On dit que le réchauffement de la planète, entraînera le refroidissement de l'Europe à cause du détournement du Gulf stream. Maintenant, on dit que ce n'est pas tout à fait vrai, que rien ne va changer. Donc il n'y aura pas de refroidissement... Le réchauffement ne sera pas un vrai réchauffement... Les scientifiques, eux-mêmes, s'opposent sur plein de sujets.

     SP : Travaillez-vous sur une manipulation de la réalité ?
 
     ES : Pas vraiment, non ! Justement, on travaille sur le contraire. C'est-à-dire que le postulat de base est un renversement des histoires de voyages dans le temps. En effet, notre voyageur doit revenir dans le temps, non pas pour manipuler la réalité et la modifier, mais pour s'assurer au contraire, que rien ne va changer. En effet, si on change la réalité dans le passé, on altère ce qui va se passer derrière et tout remettre en question, jusqu'au voyage dans le temps lui-même. L'enjeu n'est pas de changer le passé, c'est au contraire de s'assurer de sa pérennité.
     PB : De préserver les choses...

     SP : Voyage-t-il dans le passé par sa seule capacité ?
 
     PB : Par un gêne quantique !
     ES : On a voulu éviter à tout prix la machine.
     PB : Ça nous fatigue un peu la machine, la potion...
     ES : C'était intéressant de jouer avec les connaissances dont on peut disposer au niveau de la mécanique quantique et du champ quantique. Donc, on a crée un gêne quantique qui permet au corps, par un effet tunnel....
     PB : Enfin, toute une justification scientifique absolument digne de Star Trek.
     ES : Qui ne tient pas la route !
     PB : Qui ne tient pas la route trois secondes mais qui est le postulat de base de la série. Maintenant, on demande juste aux lecteurs d'accepter ce postulat de base et de laisser l'histoire se dérouler.

     SP : Le Voyageur, sur la couverture du tome 1, tient un poignard. N'y a-t-il pas des armes plus sophistiquées dans le futur que cette courte épée ou ce poignard ?
 
     ES : Oui, mais d'où revient-il ? Dans le futur, il y a des fusils très sophistiqués. Il faudrait, pour vous répondre, rentrer dans l'histoire et là... Le voyageur sait se battre physiquement. Peut-être qu'il été allé dans une arène, dans l'Antiquité... et qu'il revient ?
     PB : De toute façon, rien n'a été laissé au hasard. Donc, s'il revient avec un poignard dans la main, c'est qu'il y a une raison... qui ne sera peut-être expliquée qu'au tome 12 !

     SP : Je l'aurais plutôt vu avec un pistolet ?
 
     ES : Mais non ! Non, il est dans le corps à corps. Mais l'ensemble de la série n'est pas une série de Science fiction. Il y a quatre tomes qui se passent dans le futur, avec une avancée sur une Terre probable, dans quatre-vingts ans. Mais c'est uniquement le contexte qui crée la notion de futurisme. Sinon, l'histoire elle-même ne s'attache pas à la science fiction. Quand on sera dans le présent et dans les étapes du passé, il n'y aura pas du tout de technologies du futur transportées à travers le temps. Quand il est dans une époque, il y est avec ce dont il peut disposer, disponible à cette époque.
     PB : Dans le futur, il y a seulement les quatre premiers tomes et le dernier.

     SP : C'est vous, Eric Stalner, qui assurez les dessins des quatre premiers tomes ?
 
     ES : Je fais, les quatre premiers tomes au niveau dessin, le co-scénario des treize.

     SP : Les couvertures de la série sont l'œuvre d'un seul dessinateur, Juan Jo Guarnido. Pourquoi ?
 
     ES : Pour avoir une cohérence. Et il fera le tome 13.

     SP : Aventures, thriller, histoire et anticipation ne sont-ils pas les genres qui décrivent votre série ?
 
     ES : Il y a des cycles. Si l'on prend le cycle du présent c'est plus un thriller, avec un mélange d'espionnage et une part d'anticipation. De même, ce qui se déroule dans le passé relève plus de l'aventure. Chaque cycle appartient à un domaine. Mais, ce que l'on ne voulait pas, c'est que le gens pensent que ce n'est qu'une série de science fiction.
     PB : Ça démarre dans le futur avec, effectivement, un goût de science fiction, mais ce n'est pas que cela. On a essayé d'éviter l'amalgame.

     SP : Dans le passé, où placez-vous vos albums ? Un dans les arènes de Lutèce ? Un autre au 18e siècle ?
 
     PB : Non, début du 17e, puis un album au Moyen-âge et le dernier sous l'occupation pendant la seconde Guerre Mondiale. Tout se passe à Paris car il y a une forte unité de lieu. C'est important, car comme vous pouvez vous en rendre compte, il n'y a pas d'unité de temps. Aussi, on a voulu une grande unité de lieu, principalement à Paris.

     SP : Pourquoi avoir choisi Paris ?
 
     ES : Par intérêt, par facilité et parce que tout le monde connaît Paris.

     SP : Vous n'êtes cependant pas parisiens ?
 
     PB : Non, mais Paris est une belle ville, qu'il est intéressant d'ailleurs, de faire vieillir et rajeunir des arènes de Lutèce jusqu'en 2082. C'est plus amusant de faire ça à Paris. La série aurait été certainement moins « glamour » si ça s'était passé à Nogent le Rotrou, bien que je n'aie rien contre Nogent le Rotrou.
     ES : Il y a un côté un peu plus évident avec l'aura mythique de Paris. On va, par exemple voir la construction de Notre-dame...
     PB : On va utiliser quelques lieux symboliques de Paris comme des éléments de l'histoire, tels que Notre-dame, La Sorbonne, le Palais de Chaillot...
     ES : Des éléments que l'on va trouver déjà dans le futur et qui auront une résonance dans les albums du passé, par la suite...

     SP : Ce choix des périodes du passé, l'avez-vous fait par goût ?
 
     ES : Pas du tout ! On s'est beaucoup posé la question. Comme c'est une histoire d'amitié, dès le départ, on a eu envie de le faire avec d'autres dessinateurs. On a demandé aux copains pour participer et on leur a demandé aussi ce qu'ils avaient envie de dessiner. On voulait que ce soit une histoire de plaisir et qu'ils aient envie de dessiner quelque chose qui leur plaise. Lucien Rollin aime bien le Moyen-âge, Eric Liberge était tenté par l'Antiquité gallo-romaine, Eric Lambert voulait faire les Mousquetaires et Louis XIII et Siro avait envie, vraiment, de traiter Paris sous l'occupation. Ainsi, ils avaient chacun un domaine, une époque qu'ils avaient choisie.
     PB : Nous, on avait quatre trames de récits qu'on pouvait adapter à n'importe quelle époque. Ce qui était important, c'était l'enchaînement des quatre trames. Mais elles pouvaient se dérouler à une époque ou à une autre, ce n'était pas gênant.
     ES : Il n'y avait pas, non plus, d'obligation d'époque. Le futur est primordial, le présent est très important. Il fallait absolument aujourd'hui. Mais, pour les périodes du passé, quelles se déroulent en 1650 ou 1712... Il y a des éléments que l'on peut adapter.
     Par exemple, l'histoire qui va se raconter sous l'Antiquité avait été écrite, au départ, pour des duellistes, dans l'esprit du film Les Duellistes, des Mousquetaires ou autres. Finalement, cette histoire s'adapte très bien à des gladiateurs dans les arènes. On n'a pas eu de problème pour bouger l'histoire. On voulait s'adapter aux désirs du dessinateur pour qu'il ait plaisir à faire ce qui lui correspond.

     SP : Eric Stalner, vous êtes présent sur énormément de séries. Avez-vous trouvé le secret de la journée de quarante-huit heures ?
 
     ES : Oh non ! Je vais vous dire un truc tout simple. J'étais en train de travailler, l'autre jour, je travaille beaucoup en ce moment dans les locaux de Glénat. Je vois arriver Delitte et je vois le format de ses pages. Il fait quinze pages par mois sur un format gigantesque. Mais il bosse beaucoup plus que moi. J'ai vu son travail, c'est minutieux. Il a des pages immenses quasiment deux fois le format de la mienne. C'est hyper précis. C'est vrai que je fais un nombre de pages et donc un nombre d'albums par an. J'adore... j'ai un côté gourmand, un côté... je suis dans le plaisir tout le temps. J'aime dessiner et au fur et à mesure, cela fait des livres.

     SP : Avez-vous de longues journées ?
 
     ES : Non, non ! Au maximum, une dizaine d'heures de dessin par jour. Je ne trouve pas ça gigantesque.

     SP : Tous les jours ?
 
     ES : Oui, je dessine tous les jours. Je dessine entre cinquante et soixante heures par semaine.

 SP : Quelle est l'incidence du Voyageur sur vos autres séries ? Je pense particulièrement à La Croix de Cazenac. Travaillez-vous différemment ?
 
 
     ES : Comment est-ce qu'on gère tout ça ?
     PB : Justement, on a été obligés de changer de mode de travail, à la fois sur La Croix de Cazenac et sur une série que l'on fait ensemble, chez Glénat, qui s'appelle Flor de Luna. C'est une saga familiale autour des cigares et de Cuba, qui se déroule de 1820 à nos jours.
     ES : Une très très belle histoire, aussi.
     PB : Il était évident que l'on ne pouvait plus tout faire. Ce n'était pas possible. Surtout Éric. En plus, on a nos séries, chacun de notre côté.
     ES : Moi, j'ai un bouquin qui sort en juillet, j'ai aussi La Liste 66, chez Dargaud, qui sort en juillet et La Croix de Cazenac qui
     PB : ...sort en octobre normalement. La solution a été trouvée de soulager Eric d'une part de son travail. C'est-à-dire que sur La Croix de Cazenac et sur Flor de Luna, Éric ne fait, entre guillemets, plus que le découpage et le crayonné de base et c'est un autre dessinateur qui vient compléter le travail. Sur La Croix de Cazenac, c'est Siro qui va faire le travail.
     ES : On n'a pas pris des nazes... Ce ne sont pas des assistants, il n'y a pas l'idée de prendre des assistants.
     PB : Ce sont des dessinateurs qui viennent compléter le travail d'Éric en faisant un travail de dessinateur.
     ES : Ils sont aussi sur Voyageur. Donc Siro est sur La Croix de Cazenac, Éric Lambert qui travaille, pour l'instant, chez Soleil, mais qui fait Flor de Luna avec nous. Il y a sept tomes à faire. Il a fini le crayonné et il fait l'encrage du premier. C'est une façon de travailler qui est très plaisante parce qu'il y a un côté travail en équipe.

     SP : J'imagine que vous avez, entre guillemets, la partie la plus intéressante ?
 
     ES : Ben... pas forcément ! Non, non ! Cependant, je ne vais pas m'en plaindre car j'aime bien. Mais d'un autre côté, il faut le savoir, se le dire et accepter : cela ne nous appartient pas complètement. On a tendance, quand on est dessinateur, à s'approprier les personnages. Ben là, non ! C'est lui qui a le trait final, qui donne la dernière touche. Bien sûr, je suis dessinateur, mais il est autant dessinateur que moi à ce niveau là.
     PB : Par contre, ce qui est saisissant, c'est de voir la différence de style qu'il y a entre les deux. Du Stalner-Siro est très différent du Stalner-Lambert. C'est super intéressant à voir.
     ES : Ce n'est pas du tout la même chose. Ils ne travaillent pas de la même façon tous les deux. Cela donne un dessin qui, en partant d'une même base arrive à un résultat bien différent.

     SP : Je n'avais pas vu les choses ainsi en constatant que vous raccourcissez les cycles de La Croix de Cazenac : les deux premiers étaient de trois albums, les deux suivants seront en deux tomes seulement. Il y a-t-il une autre cause ?
 
     PB : Au départ, on a réduit à deux, effectivement, mais pour une autre raison. On avait une histoire à raconter. On savait ce qu'on voulait raconter.
     ES : Mais on a pensé qu'on allait trop étirer.
     PB : À la fin du tome un (du cycle trois) on s'est dit : « On n'a besoin que de deux tomes pour résoudre cette histoire. » Si on part sur deux prochains tomes, on va « étirer le chewing gum » et cela va être trop long.
     ES : On va être amenés à rajouter plein de choses inutiles dans l'histoire.
     PB : Du coup, on l'a fait en deux et le dernier cycle on le fait en deux également. Cela fait une série de dix albums, c'est bien ! Douze, les lecteurs pouvaient se lasser.
     ES : Dix, c'est déjà beaucoup. C'est une belle série. Cependant, ce n'est pas parce que l'intérêt des lecteurs diminue qu'on arrête. Au contraire, il n'y a pas de soucis à ce niveau là, la série marche bien.
     PB : On arrête parce que notre histoire sera finie.

     SP : La Croix de Cazenac se déroule sur le fond de la Grande Guerre, mêlant espionnage et ésotérisme sibérien. Que souhaitiez-vous montrer ?
 
     ES : Je ne sais pas si on peut appeler ça de l'ésotérisme ?
     PB : Ce n'est pas aussi ésotérique que ça !
     ES : Cela fait partie de la pensée sibérienne. C'est une pratique qui existe encore maintenant à travers le chamanisme. C'est quelque chose de tout à fait naturel, chez les Sibériens.
     PB : Comme il l'est chez les Amérindiens... Quand on parle de Sitting Bull, s'il porte un nom de taureau, c'est parce que c'est son animal totémique. C'était un guerrier chaman. C'est une partie de leur histoire et de leur tradition. Donc, pour moi, ce n'est pas de l'ésotérisme. Et on a voulu intégrer cette nature dans certains de nos personnages parce que cela donne un côté un peu mystérieux et surtout un côté sauvage au caractère du personnage d'Etienne. À certains moments, il a un côté vraiment animal, voire bestial et différent des autres. Il est vraiment à part ! Et puis, il y a tout le mystère qui accompagne les croix...
     ES : En fait, le but de notre histoire c'est de prendre un personnage, Etienne en l'occurrence, qui au départ s'ignore lui-même et se découvre en même temps que le lecteur et de l'accompagner. Il ne connaît rien sur lui-même, ni sur son histoire familiale et il va découvrir, peu à peu, ses racines et sa réelle personnalité. C'est de suivre la transformation de ce personnage qui nous intéresse.

     SP : Celle-ci n'est-elle pas trop spectaculaire ?
 
     ES : Il se découvre dans la guerre. Il sent qu'il a, au fond de lui, quelque chose... un peu comme capitaine Conan. Comme quoi, le séminaire mène à tout, ...jusqu'aux tranchées de Verdun !
     PB : Mais la violence est quelque chose de naturelle et la violence des chamans est quelque chose d'encore plus fort. Et c'est à lui de la canaliser, tout en acceptant sa nature profonde. Effectivement, il met du temps à le faire. C'est donc, en fait, un parcours humain en même temps qu'un cycle d'aventures. Mais il y a des personnages qui, pour nous, sont humainement très forts, comme les deux frères.

     SP : Ne se retrouvent-ils pas dans l'amour de Louise ?
 
     ES : Louise est aussi un personnage intéressant.

     SP : Peut-elle et va-t-elle choisir ?
 
     ES : L'avenir nous le dira ! Un avenir très proche, ...encore que !

     SP : Et bien j'ai fait le tour des questions que je voulais vous poser.
 
     ES : Avons-nous bien répondu ?

     SP : Au-delà de mes espérances...
 
     ES : C'est marrant, c'est comme pour l'écriture de nos scénarii. Quand on fait des interviews à deux, on en raconte dix fois plus !
     PB : Je préfère à deux car il y a une émulation. Et ça commence à faire un paquet d'années qu'on se rencontre et qu'on tourne.

     SP : Donc, votre actualité immédiate, c'est Le Voyageur chez Glénat et...
 
     PB : Oui et La Croix de Cazenac. Sinon, on en a plein. Il y a Flor de Luna qui sort en juin. Éric a La Liste 66...
     ES : qui marche bien ! Le tome un a bien marché. Moi j'avais trouvé intéressant de faire l'inverse de ce que l'on fait habituellement, c'est-à-dire que le héros est un espion russe sur le territoire américain, poursuivi par les méchants du FBI. Il est ingénieur et espionne au profit de l'URSS, au sein d'un réseau d'agents dispersés le long de la Route 66.
     Je voulais aussi un prétexte pour développer un road movie, car j'adore ce genre.

     SP : La Liste 66 s'inspire-t-elle de La Route 66 ?
 
     ES : Oui et non ! Dans mon esprit, c'est d'abord une liste d'agents dormants qui se trouvent le long, effectivement, de cette route mythique qui traverse les USA de Chicago, dans l'Illinois, à Santa Monica, en Californie. Où l'inverse, bien que la tradition voulait qu'elle se fasse d'est en ouest.

     SP : Avez-vous parcouru des tronçons de cette route ?
 
     ES : Non, non ! Je décris MA Route 66 et la période où elle était très fréquentée, période pour laquelle je nourris une grande nostalgie. C'est tous les clichés des années 60, l'image de l'Amérique de cette époque avec les voitures, les stations services...

     SP : N'axez-vous pas également votre histoire sur le jeu trompeur des apparences ?
 
     ES : Ce que je veux plutôt illustrer, c'est la naïveté de ces gens là. Ces espions avaient la vision d'une Russie idéalisée, libre, riche, prospère où tout le monde était heureux. Ce que je voulais aussi montrer, c'est la vision des Américains, à travers celle des agents du FBI, sur les espions étrangers, des êtres froids, distants... Ils n'ont, d'un côté comme de l'autre que la propagande pour se forger une opinion.

     SP : Pourquoi avoir intégré un enfant dans la fuite du héros ?
 
     ES : Justement, cela complique encore la situation. Cet enfant est son talon d'Achille. Et je voulais une dimension plus humaine, plus réelle, opposer le côté humain aux raisons politiques.

     SP : Dans le premier tome, le danger le plus grand ne vient-il pas du « Clown » et non du FBI ?
 
     ES : C'est un personnage de méchant fascinant. C'est un psychopathe qui grime le visage de ses victimes en clown. Initialement, je voulais le faire disparaître assez rapidement. Mais je m'aperçois, lors des séances de dédicaces qu'on me le demande souvent. Il plait bien aux lecteurs. Je vais réviser ma position, car un « bon méchant » est rare, ...donc précieux !

    SP : Allez-vous poursuivre la série de Malemort ?
 
     ES : Il va y avoir une intégrale qui sort en fin d'année, mais cette série est normalement finie. À un moment donné, je pensais en refaire d'autres. J'ai commencé un cycle et puis je me suis dis : « Non, je ne peux pas tout faire. » Donc, en fait, ça s'arrête là.

     SP : J'avais vu que vous vouliez faire La Croix de Cazenac, avant La Croix de Cazenac. Où en est le projet ?
 
     PB : C'est Eastern, chez Dargaud, dont le tome 3 va sortir bientôt.
     SP : Non, ce projet qui figurait dans L'Intégrale du cycle deux.
 
     PB : Ah oui ! Dans L'Intégrale... On a eu l'idée et c'est un petit coup, comme ça, de lancé...
     ES : En fait, dans La Croix de Cazenac, il y a un personnage que j'aime beaucoup, c'est Fabien M. Et on ne savait pas pourquoi il était là. Il apparaît comme ça !

     SP : Il s'est invité ?
 
     ES : Oui, parce que je l'aime bien, ...et que Pierre aussi. Et on n'avait pas envie de le laisser. Il existait, par ailleurs, mais cela lui donne une réalité supplémentaire. Il était le héros d'une série. Il a dix ans de plus et il continue. Il vit sa propre existence à travers une autre série. Et ça, c'est intéressant. Ce n'est pas du tout pour revendre une autre série. Simplement, c'est un personnage attachant. Mais effectivement, on s'est dit, à un moment donné, mais comment se sont-ils connus ? Donc on a imaginé la rencontre de Fabien et Henri.
     PB : Mais on ne va pas plus loin, pour l'instant, tant que la série de La Croix de Cazenac n'est pas finie. Mais effectivement, nous avions émis l'idée de faire une série qui s'appellerait Cazenac, tout court et qui raconterait, sous forme de One shot, les histoires qui n'ont pas été racontées dans la série : la rencontre entre Fabien et Henri, l'histoire du personnage du père d'Henri et Etienne, Wolf, le loup du deuxième cycle. En effet, comment, de petit yacoute sibérien est-il devenu un baron suisse ? Bon, on a plein d'histoires à raconter. Mais pour l'instant, on n'a pas le temps.
     ES : On a tellement de choses à faire, on a tellement de projets...

     SP : Et vous Pierre Boisserie, quelle est votre actualité ?
 
     PB : Moi, j'attends que le tome 3 de Eastern sorte, normalement en mai ou juin. En septembre, j'ai une nouvelle série qui démarre chez Dargaud et qui va s'appeler Dantès. C'est un Comte de Monte-christo moderne, dans les milieux de la finance, que je fais avec Erik Juszezak et Philippe Guillaume. Celui-ci est spécialiste dans le domaine financier et m'aide beaucoup au scénario. Cela démarre en septembre. C'est un projet qui se tient bien, qui va bien fonctionner. C'est, pour moi, un changement total d'univers.
     Sinon, je repars pour un Long Courrier avec Nicolas Barra, avec qui j'ai fait Le Chant des Malpas, chez Dargaud et qui a trouvé grâce aux yeux du public. Donc, on refait une autre histoire ensemble, qui sortira probablement en 2008. Un peu dans la même atmosphère fantastique.
     ES : On bosse, hein !

     SP : Oui, mais je corrige, vous avez trouvé le secret des journées de 72 heures !
 
     ES : Non, non !
     PB : Il y a une très grande part d'organisation du travail. Moi, j'ai exercé un autre métier, pendant 15-20 ans, qui nécessitait une organisation terrible pour remplir les journées. J'ai gardé ce même système et ça se passe très bien.
     C'est vrai que c'est très facile, dans un métier artistique de partir dans tous les sens, de papillonner, surtout quand on bosse chez soi. Ça se passe bien.
     ES : Oui, ça se passe bien. Chacun ses occupations. La journée se passe et voilà, ...encore une page de faite ! À la fin, il y a quarante-six pages. La grande pensée de Raymond Poulidor : « Je ne pense jamais à l'arrivée, mais toujours au prochain virage. » Mon grand philosophe. Il disait ça des étapes de montagne : « Moi, je ne pense jamais à l'arrivée, je n'y arriverai pas, mais au prochain virage, je vise le prochain virage. »
     On travaille comme ça. On fait une page, puis une autre... Et à la fin, sans s'en rendre compte, les quarante-six pages sont terminées.

     SP : Oui, mais vous avez quand même une image du col, de l'objectif final ?
 
     ES : Oui, mais quand même : le prochain virage ! Il y a beaucoup de dessinateurs qui, quand ils commencent un bouquin, sont stressés, ils ont beaucoup de mal.... Quarante-six pages, on ne va pas s'en sortir. Moi, je pense toujours : une page ! Je fais une page, que j'essaie de faire le mieux possible. La faire, en tout cas !

     SP : Le sommet du col est là, vous redescendez et attaquez...
 
     PB : Et il ne faut jamais se relâcher dans la descente, parce que c'est là qu'arrivent les accidents. Vous avez vu la conclusion !
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Bandes Dessinées, catégorie Interviews
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