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Le Fantôme du Bengale

Jean-Pierre BOUYXOU

Mercury N°6, octobre 1965

          Avertissement :
          Cet article fut publié dans le n° 6 de Mercury, c'est-à-dire à une stade de l'évolution du fanzine où, pour des raisons budgétaires, le stencil électronique était encore fort peu utilisé. En conséquence, les dessins nécessaires à l'illustration d'un article comme celui-ci étaient reproduits à la main, par calque du dessin original. Ce qui en explique la médiocre qualité en dépit du talent du « copieur » de service, en l'occurrence Gérard Temey.
J.P. Fontana



          Les Editions des Remparts publient, depuis 1962 et 63, deux bandes imaginées par Lee FALK. — « Mandrake » et « Le Fantôme ». Si Mandrake jouit de la — légitime — protection des exégètes, le Fantôme, par contre, est victime du plus injuste dédain.
          Mandrake est cité très souvent dans « Giff-Wiff », alors que le Fantôme ne l'est guère. A l'occasion de la réédition des aventures du magicien, de nombreux journaux parlèrent de Mandrake ; par contre, rien ou presque sur le Fantôme ne vaut d'être signalé. si ce n'est un article trop court mais néanmoins excellent de Lacassin dans le N°6 de Midi-Minuit.
          Pourtant,.les aventures du Fantôme sont, j'ose le sacrilège, beaucoup plus intéressantes que celles de Mandrake : ce dernier nous paraît souvent futile et pantouflard, et, à quelques exceptions près, ses aventures n'ont d'intérêt que si leur scénario fait appel à la S.F.
          Par contre, les aventures du Fantôme, quoique très inégales, sont rarement médiocres, et presque jamais franchement mauvaises. D'ailleurs, l'Ombre qui marche, comme le nomment les indigènes, a la faveur du public (j'entends par là : le grand public). En France, plusieurs quotidiens le publient (« L'Aurore » offre actuellement une bonne bande de Dan Barry) et les Editions des Remparts, à Lyon, le font paraître dans trois collections : « Le Fantôme » (0,50 F), « Spécial Fantôme » (1,00 F) et « Classique de l'Aventure » (1,50 F). Aux U.S.A., l'infatigable Lee Falk imagine sans cesse de nombreux épisodes pour diverses publications, et la statuette du Fantôme se vend fort bien. Rappelons en outre qu'un film, tourné en 1943 par Breezy Reeves Eason avec l'excellent Tom Tyler, s'inspira des épisodes dessinée par Ray Moore.
          Ce dernier dessina la premier le héros de Lee Falk. On peut distinguer, dans l'œuvre de Moore, trois périodes. La première est, de très loin, la meilleure : le dessin est finement travaillé et dégage un charme magique voisin de celui d'Alex Raymond. Moore use largement de hachures et d'ombres ; les personnages ne sont jamais figés et les femmes ont cette délicieuse allure des vamps des années trente. Plusieurs numéros du « Spécial Fantôme » nous montrent des dessins de cette période : N° 6 (Le Petit Tommy), N° 7 (Mister X), N° 9 (La Conquête de Barogan), ou encore, entres autres, les N° 10 et 11 (L'Ombre qui marche et sa suite : Au Royaume des Singh). Ces deux épisodes content la rencontre du Fantôme et de Diana.
          Le dessin de Ray Moore perdit ensuite de son charme : l'auteur « fignolait » moins et supprimait en particulier ombres et hachures qui l'avaient caractérisé. Cependant, tels quels, ses dessins ne manquent pas d'une poésie certaine ; le trait est encore celui d'un maître. On peut citer le N° 20 du « Fantôme » : La Princesse d'Or.
          Enfin, dernière période : les dessins ne furent plus qu'esquisses, les personnages devinrent patauds. La grande époque de Ray Moore était terminée (« Spécial Fantôme » N° 14 : La Bande Bleue).

          Wilson Mc Coy prit la relève. Son dessin est du sous-Ray Moore de la troisième époque, c'est dire combien il est bâclé et peu précis. Pourtant, quelques épisodes, plus travaillés, peuvent être confondus avec certains des derniers dessinés par Moore. Les premiers N° du « Fantôme » des Ed. des Remparts furent des planches signées Mc Coy, et les trois publications lyonnaises en donnent encore régulièrement. Malgré nos réserves, avouons néanmoins que le pouvoir de fascination du Fantôme est tel que nous nous accommodons fort bien des dessins de Wilson Mc Coy. Enfin, comme l'écrivit J. Goimard à propos de Flash Gordon, Dan Barry vint. En effet, beaucoup des fascicules proposés par les Ed. des Remparts ne sont dus ni à Ray Moore, ni à Mc Coy. Ces fascicules ne sont pas signés, mais on reconnaît, dans bon nombre d'entre eux, la maîtrise de Dan Barry. Ce dernier surpasse largement Mc Coy, et égale souvent, quoique dans un registre fort différent, le Ray Moore de la grande époque.
          Il faudrait tout citer chez Dan Barry : la beauté surprenante des gros plans (dont l'inspiration cinématographique ne fait aucun doute), l'emploi très sûr des ombres, et, surtout, les cadrages étranges dignes des plus beaux plans de péplums photographiés par Bava.

          Mais qui est le Fantôme ? Les indigènes prétendent qu'il a quatre cents ans et qu'il est immortel. La réalité est toute autre.


          En 1525, le jeune Richard Stand vogue, sur la Mary-Flower, en compagnie de son père, vers les Indes. Mais dam le Golfe du Bengale, des pirates Singh attaquent le navire. Richard n'échappe que par miracle au massacre, et s'enfuit sur un radeau. Il touche terre, épuisé, après plusieurs jours de dérive, et est recueilli par les Bandar, une tribu de pygmées. Richard décide dans le but de venger son père tué par les pirates, de consacrer son existence. ainsi que celles de tous ses descendants, à combattre la cruauté sous toutes ses formes. Il imagine un costume étrange : un collant de caoutchouc rouge et un masque noir. Le Fantôme du Bengale est né.
          Le premier Fantôme se mariera, et sa femme lui donnera un fils, Kim. Ce dernier, à la mort de son père, revêtira à son tour le collant rouge et deviendra, pour tous, le Fantôme. Nul, sauf les Bandar fidèles, ne saura jamais la fin du premier Fantôme ; l'Ombre qui marche doit, pour les habitante de la jungle, être immortel.
          Et ainsi, de génération en génération, de père en fils, le Fantôme continue sa mission, invincible, depuis plus de quatre siècles. Il arrive au Fantôme actuel toutes sortes d'aventures, dont plusieurs relèvent du fantastique ou de la plus authentique S.F. Citons, dans le N° 18 du « Fantôme », « Les Monstres de Fer », épisode où I'Ombre qui marche affronte en un château moyenâgeux, le Prince Gérard, qui vit depuis mille ans et qui, grâce à un enchantement, restera immortel tant qu'aucun homme ne l'aura vaincu en, combat singulier. Dans le N° 11 de la même publication (Terre Interdite), le Fantôme vainc des envahisseurs venus d'une autre planète. Très souvent, le scénario des épisodes se borne à une simple énigme policière, mais le personnage fantastique du surhomme au collant rouge, le décor de la jungle et le rythme du récit rendent presque toujours ce dernier passionnant.

          Certains journalistes ont cru pouvoir affirmer que le Fantôme du Bengale était fasciste. Ainsi, Froylàn C. Manjarrez écrivit (« Révolution » N° 13) :« Selon Monsivais, Tarzan, de même que le Fantôme de Falk et Davies (sic), est une représentation du colonialisme », et plus loin : « Nous rejoignons, une fois encore, le nazisme et Hitler, qui s'entendaient fort bien à subjuguer les peuples et prêcher le paternalisme : ce serait une erreur que de vouloir éduquer les indigènes... Il vaut mieux ne pas leur apprendre à lire. »

          Non, le Fantôme n'est pas fasciste ! Pour voue en convaincre, lisez le numéro 23 des infâmes « Cahiers Universitaires ». Vous verrez que les fascistes pensent beaucoup de mal des bandes américaines en général, et des bandes de S.F, (« de pacotille »), d'aventures et policières en particulier. Le Fantôme n'appartient-il pas à ces trois genres à la fois ?
          D'un autre côté, il est faux que le Fantôme adapte une attitude paternaliste envers les noirs : il défend tout homme en danger. blanc ou noir. En fait, les méchants, loin d'être toujours des noirs chez Falk, sont des blancs qui veulent asservir des noirs. Les noirs ne sont pas des imbéciles. ils sont instituteurs, médecins. En outre, dans « L'enfance du Fantôme », Richard, le premier Fantôme, punit son fils qui paraît mépriser les noirs : « Il est temps que tu apprennes comment on traite ses semblables. »
          Une seule fausse note : un racisme certain contre les japonais dans trois numéros du « Fantôme » (N° 21 à 23) qui narrent un épisode (imaginaire) de la guerre américano-japonaise. Tout en regrettant vivement le ton de ces trois fascicules. rappelons-nous simplement que des millions de français furent « racistes », il y a à peine vingt ans. Il paraît encore actuellement, chez nous, des bandes où tous les allemands sont traités de « sales boches ».
          Par ailleurs, il est faux que, chez Fa1k, les noirs soient Considérés avec mépris, comme des êtres faibles : c'est précisément aux noirs, qui sont forts, que l'Ombre fait appel lorsqu'il est en danger, et c'est parmi eux qu'il choisit ses hommes de confiance.
          Enfin, certains ont cru voir en notre héros l'apologie du militarisme parce que « le Fantôme porte un uniforme ». Mais où est 1'uniforme, puisque le Fantôme est SEUL à porter semblable costume ? Je verrais là, plutôt, un signe d'anarchisme de bon aloi ! Rappelons que notre personnage est commandant de la patrouille de la Jungle... et qu'il est si peu fier de, ce grade qu'il le laisse ignorer de tous, y compris de ses hommes. et que son boulot de gradé se borne, pour lui, à pénétrer de temps en temps dans le camp, comme un voleur, pour y prendre connaissance des rapports ! Le Fantôme refuse toujours tout honneur militaire, y compris les médailles qu'il a en horreur. Singulier comportement pour un « militariste notoire »
          Quant à « refuser d'apprendre à lire aux indigènes »... Rappelons simplement que chaque tribu de la jungle possède, grâce au Fantôme, son école. Dans une bande de Mc Coy même, des huttes d'indigènes comportent de riches bibliothèques.
          Qu'on n'en déduise pourtant pas que le Fantôme est un ange. Comme la plupart des héros de B.D., il a une sexualité chargée. Il est, pour commencer, quelque peu sadique (d'ailleurs, ne faut — il pas l'être pour consacrer sa vie à se battre, fut-ce pour la bonne cause ?). S'il ne joue pas avec la vie humaine, il prend néanmoins un réel plaisir à donner des coups à ses adversaires, même si ceux-ci sont déjà assommés par un premier coup douloureux. Il en est de même avec les animaux qu'il ne déteste pas sentir mourir entre ses mains (voir ses nombreux corps-à-corps avec les fauves). Avec les femmes, il ne dédaigne pas, parfois, user de la manière forte et fesse (« Les Sœurs Marshall » — Le Fantôme N° 24), sous les yeux de Diana, deux jolies filles pour les punir d'avoir été trop amoureuses de lui.
          L'Ombre qui marche est également notoirement masochiste et se fourre avec un bel entrain dans les situations les plus paradoxales. Il serait, à ce sujet, significatif de dresser la liste des épisodes où le Fantôme est emprisonné, enchaîné, humilié, battu.
          Une des bandes les plus représentatives de sado-masochisme est sans doute « La Bande Aérienne » (Spécial Fantôme N° 12 et 13),dans laquelle le Fantôme est retenu prisonnier par des femmes, toutes très belles. L'une d'elles, Sala, est vêtue, lorsqu'il la voit pour la première fois, d'une robe qui dévoile certains de ses charmes : il faudra attendre Barbarella pour qu'une héroïne de B.D. ose « aller plus loin » (la jupe est fendue sur le côté de façon à ce qu'il soit visible que Sala ne porte pas de slip). Sala, après avoir « vampé » le Fantôme, le gifle puis l'embrasse en tenant braqué sur lui un revolver. Une autre femme, « la Baronne », l'embrasse à son tour, fouette une femme sous les yeux de l'Ombre, puis enchaîne et flagelle le Fantôme lui-même... que je soupçonne fort d'être devenu son amant, au demeurant.
          Notons au passage l'exhibitionnisme du Fantôme, qui embrasse la Baronne devant Diana (sous le prétexte qu'il ne peut être sauvé qu'en donnant un baiser !). Exhibitionnisme encore que la tenue de l'Ombre : le collant rouge (couleur érotique type) qui le désigne à l'attention de tous.
          Quant aux rapports entre Diana et le Fantôme, ils ne sont nullement platoniques. Les jeunes gens ne sont que fiancés, théoriquement. Cependant, les images de baisers sont nombreuses, et le peu de gêne éprouvée par Diana lorsqu'elle doit se dévêtir devant son « fiancé » tendrait à prouver que ce dernier est plutôt son amant. Amant bien pervers, du reste, qui n'hésite pas à placer sa maîtresse dans des situations très embarrassantes : Diana est sans cesse enfermée ou battue.
          Elle paraît fort, d'ailleurs, être un tantinet lesbienne, ce qui n'a pas l'air de déplaire au Fantôme : chacun sait l'attrait délicieux qu'exercent les lesbiennes sur les hommes de goût. Diana est, en effet, trop souvent dévêtue pour être honnête, en compagnie d'autres femmes.
          Dans « L'Implacable Ennemi », Diana se montre plus perverse encore, car, sous le regard complaisant du Fantôme, elle se baigne, entièrement nue et devant un ami de ce dernier. Il faut également noter que Diana est, avec Dale (la compagne de Flash Gordon), quoique à un degré moindre, une des héroïnes de B.D. de l' « âge d'or » qui dévoile avec le plus d'aimable impudeur sa charmante anatomie (jupes très relevées, robes déchirées, etc.) Le Fantôme semble s'accommoder de tout cela le mieux du monde.

          Par contre, Diana est assez jalouse et on l'a vue très souvent faire des scènes à son diable de fantôme. Il est vrai que les femmes papillonnent sans cesse autour de lui, et reines et héritières et femmes-gangsters veulent goûter des charmes de ce robuste mâle. Moult femmes sont mortes pour lui, et les sœurs Marshall se battent pour décider laquelle des deux l'épousera (Classiques de l'Aventure N° 50. « Un Etrange Pêcheur »).

          Singulier mythe, en réalité, que celui de l'Ombre qui marche. Plus attachant que Mandrake, aussi fascinant que Tarzan ou Flash Gordon, pourquoi le Fantôme reste-t-il méconnu ?
          Chacun a lu ses aventures, mais nul ne lui a rendu vraiment justice. Si cette trop courte étude peut donner à certains de ses lecteurs envie de le mieux connaître, son but sera alors atteint.
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