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Un héros de Fantasy franco-bretonne mal connu : Saint Gwénolé et « La Princesse d’Ys »

Café, SF, et assimilés (même de très loin…) 7. Aujourd’hui (20/01/2013)

Joseph ALTAIRAC

Facebook.com, janvier 2013

          En sirotant mon café bien chaud du matin et en contemplant le joli champ de neige (et ça tombe !) qu’est devenu mon grand dépôt de la RATP préféré, que j’aperçois de ma fenêtre, je me dis que l’on n’a pas fini de s’esbaudir sur la complexité du fonctionnement du cerveau humain, en dépit des progrès que l’on réalise constamment en ce domaine. Le phénomène de l’association d’idées, par exemple. Quel rapport entre la disparition de Jacques Sadoul et le fait que je collationne des documents épars sur la légende de la ville d’Ys, histoire de rédiger une entrée thématique d’une (déjà) monumentale (même si encore virtuelle) encyclopédie de la vieille SF (la conjecture, au sens généreux de Pierre Versins) francophone ? (*) Eh bien, le rapport, c’est Abraham Merritt. Pourquoi Abraham Merritt ? Mais parce que cet Américain était un des écrivains favoris de Jacques Bergier qui appréciait chez cet auteur l’étonnante et périlleuse jonction qu’il parvenait à (hum... enfin, essayer de) réaliser entre le fantastique et la science-fiction, dans un genre que l’on pourrait qualifier de « Science Fantasy » (en évitant de dire que le terme « Science » est mal choisi, sinon, ça perd la plus grande partie de son intérêt, justement !). Et que Sadoul, complice de Bergier, appréciait aussi beaucoup Merritt, qu’il a réédité et même édité tout court en J’ai Lu (« La Nef d’Ishtar » n’était pas une reprise en poche, mais la traduction d’un inédit en français, de « The Ship of Ishtar » (1924))

 

          Mais cela ne répond pas à la question de l’association d’idées, quand je me relis...

 

          Ah, si ! Abraahaaam Merrrittt (il faut prononcer le nom avec l’accent slave et trainant de Jacques Bergier, très bien imité par Philippe Curval) est aussi l’auteur d’un roman, « Rampe, Ombre, rampe ! » ( « Creep, Shadow, Creep ! », 1934 ), où il est question de la ville d’Ys et de la princesse Dahut ! La boucle est bouclée ! Enfin, presque : il reste à parler du texte, français celui-là, qui avait un vague rapport avec toute ces anecdotes, à savoir « La Princesse d’Ys » de Jean du Perrier. Tout se tient bien, maintenant !

 

          Je connais fort mal l’histoire de la légende de la ville d’Ys (je veux dire, la manière dont la légende est apparue, les formes qu’elle a prises, ses variantes, son évolution, etc...., j’essaie actuellement de m’instruire), mais je ne doute pas que ce roman est cité par tous les spécialistes un peu sérieux, car il me semble tout à fait remarquable. Pour en parler, d’abord quelques reproductions (miracle du système Facebook combiné à un agile scanner). En premier, la couverture du volume, paru chez l’éditeur « La Renaissance du Livre » (Paris, 1925). Sobre, sans doute, mais on notera avec intérêt le logo joliment tourbillonnant, qui donne un peu le vertige (il faut dire que je viens de changer de lunettes et que je suis en train de m’habituer aux verres progressifs). Ensuite, deux cartes. Chouette, ces cartes ! Les romans de Fantasy moderne, pour lesquels ce procédé relève trop souvent, hélas, du stéréotype, avaient bien des prédécesseurs... La première offre une représentation un rien schématique de l’Europe du IVe siècle après J.-C. (c’est le moment où est censée se dérouler l’action). Notez l’Islande, qui s’appelle Thulé : j’aime bien ! Jean du Perrier se fend d’ailleurs d’une note à ce sujet à la fin du roman (p.279), pour justifier son appellation : « L’Islande, en dépit des controverses ; décrite pour la première fois par Pythéas de Marseille ; la terre qui au solstice d’été avait le jour sans nuit, et au solstice d’hiver, la nuit sans jour ». Il faudrait avoir vraiment mauvais esprit pour réfuter ce témoignage, au prétexte que son auteur était marseillais... Enfin, plus impressionnant, la ville d’Ys et ses alentours ! C’est autrement gonflé, car Ys, au dire même de Jean de Perrier, pourrait aussi bien s’avérer purement légendaire... Mais l’auteur se pique de jouer le jeu d’une certaine vraisemblance, et il s’y tiendra : on assiste à une rationalisation de la légende. C’est assez détaillé, du joli travail. Le curieux pourra s’amuser à comparer avec des cartes authentiques représentant la région à différente époques, histoire de tester les hypothèses et conjectures de l’auteur.

 

          Jean du Perrier a décidé de placer son récit sous le signe de l’affrontement final entre le Christianisme et le Druidisme, avec triomphe du premier, ce qui n’a évidemment rien d’étonnant. Mais la bonne surprise vient de la considération, voire même de l’admiration, avec laquelle il défend la religion vaincue. Gwénolé est présenté comme un druide d’élite qui décide de choisir le christianisme, et au fond, davantage qu’à l’histoire de la malédiction portée par la ville et sa princesse Da-hut/A-hès (les prononciations et graphies bougent pas mal avec le temps, c’est bien connu), c’est au formidable combat entre le futur saint et Madonax, le grand prêtre de l’ancienne religion, que l’on assiste. La fin d’A-hès et de sa ville ne sera pas exigée par le dieu des chrétiens, mais au contraire, apparaitra comme une vengeance des anciennes divinités, le prix terrible à payer pour la conversion au christianisme, vue légitimement comme une trahison. Il me semble qu’il y a là une interprétation assez atypique de la légende de la part de Jean du Perrier, encore que ma connaissance du domaine ne soit pas telle que je puisse vraiment en juger (des avis, dans l’assistance ?). Mais assez bavardé, un petit extrait, pour donner une idée de l’ambiance. Je choisis, bien sûr, une scène de sacrifice, c’est toujours une valeur sûre, au niveau dramatique !

 

          « Alors de nouveau l’Elved parut tressaillir ; ses deux bras se levèrent, puis son front.
           O Toi, reprit-elle, Vierge d’infinie beauté, puisque tu permets le sacrifice, fais que la victime suffise... Le Caëth ne doit-il pas être sacrifié pour le penn... la vierge esclave pour... »
          Devant l’Elved le rite s’interrompit. Toutes les Sènes farouchement se tournaient vers elle. L’Elved sembla sortir d’un rêve, et regarda les vierges Sœurs. Brusquement sa voix reprit l’accent impérieux.
           ... pour toutes les vierges de Korrighwen ! ajouta-t-elle. »
          Et redressée, non moins farouche, dominant de son bras baissé les formes blanches, elle jeta l’imprécation selon le rite du Sizun :
           A Bensonia, celle dont la faute profanerait l’autel divin ! »
          Puis elle se tourna vers ann Naved.
           Prépare la victime, ordonna-t-elle d’une voix brève. »
          Sur la table polie, qui se couvrit de peaux de chèvres, la Sène rousse dévêtit l’esclave. Le corps nu reposa virginal, sans défense. Ann Naved se redressa.
          Appelle le Korrig et le Bouc, dit l’Elved d’une voix sourde. Et que les vierges s’apprêtent pour la danse. »
          La Sène rousse s’éleva sur la table de pierre. Successivement vers les quatre horizons elle lança de sa voix stridente le triple appel :
           Korrig !.. Bouc’h !.. Korrig !.. Bouc’h !.. Korrig !... »
          Quand pour la dernière fois les noms retentirent le nain monstrueux se dressa devant la table, bestial sous les soies raides du sayon et du bonnet de peau. De son bras musculeux il maintenait un bouc énorme aux cornes rutilantes et dont la face de faune, entre la barbiche et le front fuyant, ricanait hideusement.
           Qui appelle le Bouc de Bensonia ?
           Ann Naved !
          De la main la Sène montra la vierge étendue.
           Que le sacrifice s’accomplisse. Que le Bouc’h prenne la victime. Que la déesse s’apaise !.. »
          Au delà de la table, tandis que la vierge rousse d’un bond fuyait l’impur contact, un piétinement se fit... des sabots martelèrent le sol. Sur la blancheur virginale un buste puissant, velu, conduit par le nain monstrueux, se cabra, grandit, semblant menacer le ciel, puis s’abattit.
          En avant d’A-hès, à demi détournée, les Sènes, le dos à la table sacrée, enlacèrent leurs mains. L’Elved frémissante entonna un chant sourd et entraîna les Sœurs. Emportées dans une giration éperdue les huit saies blanches s’étalèrent au ras du sol comme une girolle géante, brusquement épanouie, au feston de laquelle coulaient des chevelures. Une ronde effrayante encercla le sacrifice monstrueux, et le chant monta sauvage, emplissant la lande d’une vague de terreur, puis lentement décrut...
          Rudement le nain ramena le Bouc’h qui chevrotait.
          Alors au cri de l’Elved, les Sènes se dispersèrent, courbées, fuyant, semblant glisser entre les bruyères immobiles. Près de la table de pierre où le corps blanc gisait pollué et insensible, il ne reste plus qu’ann Naved...
          L’Elved, la tête baissée, le bras tendu pour repousser la vision affreuse, traversait la lande et bondissait, entraînant la tierne qui courait le font droit, cheveux au vent... Les étalons blancs hennirent puis s’approchèrent ; enfourchés d’un saut, bride lâche, ils partirent dans la nuit, livrés à leur instinct... »

 

          Hélas, on n’écrit plus guère comme cela aujourd’hui... nos lecteurs issus des nouvelles générations afficheront probablement une grimace mi de moquerie, mi de pitié... de la littérature de vieil oncle... C’est vrai, mais moi, justement, j’aime bien !
          Allez, les anciens, mes camarades, avouez que, pour vous aussi (sauf les furieux de celtisme ou assimilé), il y a deux ou trois mots de vocabulaire qui ont demandé une petite vérification dans le dictionnaire... Jean du Perrier a bien travaillé pour rendre, tout au long de son roman, une couleur qui se voudrait locale et historique. Les notes abondent, notamment sur l’étymologie des noms de lieux. Reste que je ne suis pas certain qu’un historien moderne ne trouverait pas à redire, et pour le moins rudement, quant à la manière dont l’auteur présente les mœurs du temps, et pas seulement religieuses... Son approche du druidisme fleure bon l’archéologie romantique, avide de reconstitutions, disons, très imaginatives. Bien des sourcils ont dû se lever, bien des yeux ont dû s’écarquiller, chez les connaisseurs du domaine. Mais ça a une sacrée allure, non ? Ce n’est pas pire, à tout prendre, qu’une certaine Fantasy immédiatement contemporaine (coller là une courte liste de romans de Fantasy qui vous semblent un peu ridicules...)

 

          Mais revenons à Gwénolé, le véritable héros de « La Princesse d’Ys ». Sa rencontre spirituelle avec un certain Patrik, bien connu en Erin (Irlande) lui fait, à l’effarement de ses pairs, abandonner sa foi ancestrale, et le lance dans une aventure aussi évangélisatrice que mouvementée, qui aboutit à la conversion complète de l’Armor. Tout cela n’ira pas sans casse... S’il brandit la croix avec audace, si son courage physique s’avère sans faille, il ne présente pourtant pas la figure d’un fanatique : Gwénolé conserve un certain respect pour les anciennes puissances — le respect que l’on doit à l’honorable adversaire — , et s’avère un homme doué d’une grande compassion, qui se dévoue pour sauver aussi bien les âmes que les corps. Mais le dénouement tragique est inévitable... Pourquoi, d’ailleurs, ne pas reproduire ici l’émouvante scène de l’engloutissement d’A-hès/Da-hut ?

 

          « Le flot porta sa voix au pied du roc où implorait Gralon. Près du roi, plus haut dans le ciel noir, Gwénolé leva l’hostie d’appel et de salut... Devant eux la mer s’étala, grisâtre dans la nuit, vide, désolante...
           A-Hès ! A-Hès ! appela la voix brisée du père. »
          Désespérément le roi et le diacre se penchèrent sur l’abîme où la montée du flot ralentissait... A quelques brasses, lentement, deux mains émergèrent de la masse écumante, levant un corps ployé, et dans un effort mourant le poussèrent vers la rive.
          Les pieds au bord du roc, les bras liés à la bride, presque couché sur l’eau, Gwénolé tendit son baz vers le corps que l’eau portait en tournoyant. Un dernier remous l’apporta au rocher. Gwénolé vit le visage tout proche, abîmé de douleur, livide...
          A-hès frôla la pierre, et d’un effort, les yeux sur la croix que tendait Gwénolé, se rejeta...
          De la Nuit éternelle, la mer laissa passer une voix qui doucement pleurait :
           Ah ! Dieu chrétien ! Tu ne l’as pas sauvé !
          Aux côtés de Gralon abattu, Gwénolé se redressa, les lèvres murmurantes. De la croix repoussée, il bénit la mer qui en remous immenses étalait. Et comme un sanglot auquel répondaient les sanglots de Gralon, sa prière monta vers Dieu, implorant un miracle...
          L’eau ne rendit pas sa proie. »

 

          Pauvre A-hès, qui, déchirée mais subjugué par le dynamique évangélisateur, avait pourtant fait le choix de la foi nouvelle... les faux dieux sont jaloux ! Une bolée de cidre consolatrice serait de circonstance, mais je devrai me contenter de café. Que Gwénolé vous ait en sa sainte garde ! Encore que, de toute évidence, il ne faut pas en attendre trop de miracles, si on est une princesse armoricaine du IVe siècle ...

 

          Oncle Joe

 

          


 

          (*) Non, non, non, non : rien à voir avec le projet fantôme et tentaculaire d’encyclopédie de l’imaginaire à paraître (« à paraître » est ici à prendre au sens le plus large et le moins précis concevable, juste avant de perdre toute signification) chez l’Atalante, lequel revient dans les conversations régulièrement sous la forme de la précision récurrente, mais très moyennement intéressante à la longue, selon quoi l’on ne sait pas ce qu’il en est...
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