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Situation historico-fantastique du château dans l'œuvre de Terence Fisher

Gérard CLANCY

Mercury N° 9-10, mai 1966

Avertissement : cet article fait partie des travaux de mise en ligne du fanzine Mercury de Jean-Pierre Fontana dans les années 1960. Dans la mesure du possible, les auteurs ayant signés ces articles ont été contactés pour obtenir leur accord. Pour certains, cela n'a pas été possible faute de contact. Cet article fait partie de ceux-là. Si l'auteur ou ses ayant-droits ne souhaite pas que cet article soit mis en ligne, il sera retiré sur simple demande de leur part.   

Le château, qui dresse son inquiétante élégance au sommet d'une longue étendue déboisée — les meurtrières semblent mettre en joue quiconque s'en approche — , a perdu de son mystère depuis qu'il est tombé dans le domaine public. Le Guide ronronnant a remplacé le Seigneur, et les pénibles visites des touristes se succèdent sans poésie. Pourtant, ces amateurs pressés ressentent une sorte de malaise en y pénétrant. En certains lieux, ils baissent soudain la voix, comme si une présence invisible les menaçait. Les salles démesurées les étonnent. Et cette architecture qui leur est étrangère, ils la peuplent inconsciemment d'êtres appartenant à une époque révolue. Ils ne vivaient pas comme eux. Comment vivaient-ils  ? Puis un sourire les illumine  : cela est mort, cela ne peut plus revivre. Cette constatation, définitivement, les rassure. Mais remontons plusieurs siècles en arrière.

Le passant met en doute la valeur-morale du silence qui pèse sur le château. Vite, il s'en éloigne. Le Serf, de son côté, craint beaucoup son Seigneur et prie le ciel que son ardeur au travail le préserve de rapports trop étroits avec lui. Il existe bien des maîtres 1 doux et pieux, mais, pour une madame de Blamont, combien de messieurs de Blamont au regard dur, cynique et sans pitié  ! Seul le mendiant est une providence pour le seigneur et ses compagnons que l'ennui commençait à étreindre. Car, aujourd'hui, le seigneur se marie, et cet innocent repas de mariage tranche avec les orgies auxquelles l'avait accoutumé sa vie de garçon et que nous décrit Fisher dans LA NUIT DU LOUP-GAROU.

De ces femmes consentantes qui paient leur tribut à une ivresse inventive — immenses caveaux froids du château qu'il faut peupler de cris de défi — , aujourd'hui, il n'y en a pas. C'est légitimement que le seigneur possédera la tendre épouse, très belle tout de même, que le hasard de sa naissance lui a donné. Sensible et pudique, le sang colore facilement ses joues. Elle appartient à cette race sadienne des jeunes filles vertueuses qui versent des torrents de larmes. Les mets délicats et les meilleurs vins goûtés par les convives ne rompent pas la monotonie du repas.

La venue du mendiant est l'incident espéré. On feint d'être charitable, on s'inquiète de savoir s'il a mangé. Il a la permission de contempler les somptueuses victuailles qui ornent la table. Le mendiant présente tous les signes apparents du désir et l'assemblée, repue, s'en amuse. Il s'en faut du respect qu'il porte à ces gens qu'il ne se précipite sur les plats pour les dévorer. Le seigneur a compris le parti qu'il peut tirer de cet homme. Plus raffinée que la prêtresse hindoue des ETRANGLEURS DE BOMBAY — elle se contente de présenter une boisson à Lewis, assoiffé, puis de la boire à sa place — il s'efforce de rapprocher l'être déguenillé qu'il a devant lui de l'animal et de lui en faire prendre les attitudes.

Le seigneur, malgré les supplications de sa fiancée qui n'en croit pas ses yeux et qui passera, gageons le, une bien mauvaise nuit de noces, ordonne qu'on le jette au cachot. Là, le mendiant achèvera sa métamorphose et deviendra un repoussant homme-loup.

Tous ces actes le rendent infiniment antipathique. Aussi la marquis Siniestro sera-t-il cruellement puni — l'interprétation d'Anthony Dawson et son bonnet de nuit le font étonnamment ressembler au vieux Voltaire — . Parvenu à l'âge sénescent, il se laisse poignarder par la servante qu'il voulait taquiner. Un rictus de haine déformera un visage angélique l'instant d'avant. Toutes les victimes du marquis se vengent, et avec quel sadisme, par sa main. La servante paiera ce moment d'oubli revendicatif par la punition du cachot, où elle sera violée par l'homme-loup. De leur union naîtra le loup-garou.

C'est ainsi que le peuple ne saura jamais que le diabolique marquis est la cause indirecte de l'apparition du loup-garou. D'ailleurs, il ne cherche pas à savoir quoi que ce soit. Il réunit ces êtres cruels et dangereux dans la même aversion. L'entrée dans le château — qu'on y pénètre par goût du plaisir ou par nécessité — vous fait entrer dans la légende, peu importe les circonstances qui y président. Ces êtres extraordinaires qui symbolisent la peur ancestrale du peuple le font frissonner. Personne n'ose soutenir le regard sans âge du seigneur.

Un peu partout en Europe, une classe nouvelle prend le pas sur cette noblesse débauchée qui a perdu la force morale nécessaire pour régner  : la Bourgeoisie. Le bourgeois est obsédé par l'idée fixe du travail. Un seul vice l'occupe  : l'acquisition des richesses. Ce n'est qu'après avoir assuré sa situation de maîtrise qu'il relâchera son effort. Les bourgeois dépossèdent progressivement les nobles, qui disparaissent dans l'anonymat, et parfois dans le travail. Quant aux châteaux, ils meurent de n'être plus habités par ceux qui les ont fait construire. Ils deviennent des monuments historiques, ils appartiennent au passé.

Les premières conséquences de la révolution industrielle se font sentir, les villes s'agrandissent. Venant après le nuit campagnarde, désolée, propice à tous les fantasmes, la nuit urbaine propose à ses conquérants la sécurité de l'éclairage au gaz. Là, on vit une vie sans grand relief mais tranquille, où le seul danger réel est de se faire subtiliser son porte-monnaie. Toute l'œuvre pré fantastique de Fisher, ses films à caractère policier, décrit cette obsession bourgeoise d'être frustré de son bien. C'est que l'ambitieux ne chasse plus aujourd'hui la particule mais le billet de banque. Cependant, l'homme n'est pas encore parvenu à domestiquer la nature, et ce n'est qu'en se voilant les yeux et en se bouchant les oreilles qu'il arrive à ignorer les bruits alarmants qui viennent de la campagne. Des présumés fantômes, des présumés vampires donnent naissance à des légendes qui circulent avec insistance. L'élite, ou qui se prétend telle, met ces bruits sur le compte de l'ignorance crasse des paysans. A les entendre, ces naïfs gobent tout ce qu'on leur raconte, et il serait bien ridicule de les prendre au sérieux.

Il n'empêche que le comte Dracula continue à régenter, invisible et vigilant, son château. Le jour, tout semble normal, bien que l'aspect désolé du château ne laisse pas de troubler l'archéologue et le romantique venus s'y recueillir. Mais la nuit... Des personnes dignes de foi, et catholiques de surcroît, affirment que le comte sort de son cercueil et s'en va à la recherche de victimes dont il suce le sang. Donc, les ennemis qu'on pensait avoir vaincus renaissent sous une autre forme et se vengent d'horrible manière. Le Seigneur n'oublie pas qu'il a été chassé de sa demeure. Dans le sous-sol de l'abbaye, attenante au château, il attend la nuit pour imprimer ses dents dans le cou de ceux qui le croyaient disparu à jamais.

C'est que le vampire est soumis à une fatalité qui l'oblige à détruire pour survivre, ou plus exactement à être ce prosélyte qui ouvre la porte du royaume des morts-vivants, et, ce faisant, donne à ses victimes une apparence de vie éternelle. Le Seigneur-Vampire n'a pas de haine pour elles 2. Poussé par des forces occultes dont il n'a pas le contrôle, sans volonté lui-même, il a pour mission d'annihiler la volonté de ceux dont il boit le sang. Seul, le docteur Van Helsing, dans LES MAITRESSES DE DRACULA, aura le courage de brûler la première morsure au tisonnier, ce qui lui permettra de poursuivre la lutte contre le Baron Meinster.

D. Peel dans LES MAITRESSES DE DRACULALes paysans et les savants 3, qui n'éliminent pas a priori les hypothèses les plus folles sachant qu'elles débouchent souvent sur la vérité, connaissent le moyen de renvoyer le vampire au néant  : il suffit d'ouvrir son cercueil en plein jour — moment où le vampire repose avec un demi-sourire de béatitude, les dents encore humectées de sang — et de lui enfoncer un pieu dans le cœur. Mais Dracula sait bien que cette invite, déraisonnable en apparence, n'attirera pas les bourgeois au château. C'est pourquoi il propose à Jonathan Harker une place de bibliothécaire. Et voilà le contact établi, Harker se met en route. Non loin du château, il s'arrête dans une auberge surchargée de croix et de gousses d'ail. Les aubergistes se signent en entendant Harker leur faire part de son projet. Ils lui conseillent de rebrousser chemin, mais Jonathan se moque de ces ridicules superstitions, — peut-être songe-t-il à l'abêtissement analphabétisme des gens des campagnes.

Harker, APRES AVOIR FRANCHI LE PONT, pense encore en normes juridiques, à des rapports contenus dans le cadre rassurant du droit. Pourtant, comme il approche du Lieu Maudit, il ressent une impression inexplicable — et pour cause — de froid et de désolation. Mais il passe outre à ce nouvel avertissement. Un imaginaire pont-levis se referme derrière lui comme un piège.

Christopher Lee dans LE CAUCHEMAR DE DRACULA (juste avant son réveil)Il pénètre dans le décor sinistrement solitaire d'une salle immense. Nulle voix ne répond à ses appels. Cette fois, il commence à prendre peur. Mais il se maîtrise suffisamment pour laisser son regard parcourir la salle et découvrir sur la table un repas qui semble servi à son intention. Une lettre du comte, dans laquelle il s'excuse de son absence (« Je ne reviendrai qu'à la nuit »), le rassure à peu près. Tout est bien. Dînons.

Mais il est dit qu'on ne le laissera pas dîner tranquille. Une femme au teint livide le supplie de la sauver. Cela ne lui déplait pas, moi aussi je suis un prince charmant après tout. Néanmoins, il aimerait bien savoir pourquoi...

Désormais il ne connaîtra plus la paix de l'âme, d'autant que le comte apparaît à présent au sommet de l'escalier. Il a un mouvement de frayeur. Nous aussi. Dracula, vêtu d'une longue cape noire, descend lentement les degrés dans un silence riche de menaces. Mais il faut encore ménager notre gentil bourgeois. Si vous voulez bien me suivre  ?

La chambre du bibliothécaire.

Christopher Lee dans LE CAUCHEMAR DE DRACULACe médaillon représente votre femme  ? Je vous félicite, elle parait fort aimable. Et le pauvre Harker s'aperçoit trop tard qu'il est enfermé à double tour.

Lorsque mille preuves concordent pour faire de Dracula un monstre, il faut bien tenter d'agir. Harker rend les armes aux simples... et les leur prend. Muni d'un pieu, il se rend de jour, dans le repaire du Seigneur. Et ma foi., la manœuvre faillit réussir. Malheureusement, il choisit de délivrer la femme d'abord — prince charmant pas mort — , et le soleil se couche, et Dracula s'éveille et Harker rejoint la pâle cohorte des morts-vivants.

Dracula ne sera pas satisfait de cette victoire et l'intervention du Savant, Van Helsing, sera nécessaire pour le réduire enfin en poussière

La victoire de la bourgeoisie se consomme donc par sa défaite, celle de la Raison. Mais peut-on parler de victoire  ? D'autres Dracula, dans d'autres châteaux veillent, préparant patiemment le succès de la contre-Révolution.

Mercury n°9-10 — mai 1966

 


Notes :

1. Aline et Valcour — de D.A. F. de Sade.
2. Quelle qu'ait été la date de son initiation, et celle-ci peut s'être déroulée dans le Haut Moyen-Age, cf. le roman de Bram Stoker « DRACULA », le vampire est toujours un seigneur. Dracula, dans le roman précité, était un chef de guerre (voir la préface de Tony Faivre dans l'édition Marabout). Il n'y a pas rupture entre le marquis Siniestro et le comte Dracula  : tous les deux se caractérisent par la même noblesse diabolique. Tout se passe comme si le seigneur avait changé de condition — sa survie a dès lors un caractère magique — dans le temps où la société glissait d'un régime aristocratique à un régime démocratique. Dans l'œuvre de Fisher, Dracula est l'évident successeur de Siniestro.
3. Notez cette parenté qui unit, dans les romans fantastiques, les gens simples et les savants. Aussi bien, chez Lovecraft, les paysans paraissent naïfs, parce qu'ils ont vu et qu'ils racontent exactement ce qu'ils ont vu sans prendre de recul vis-à-vis de leur récit comme le ferait un homme habitué à raisonner de façon rationnelle. Ils ont un peu cette innocence perdue que recherchent les artistes. Les savants de même peuvent sembler naïfs car ils savent que le monde n'est pas si simple. Au contraire, les citadins de la ville d'Arkam — lieu géographique de nombreuses nouvelles de Lovecraft — se moquent des superstitions et se complaisent dans une ignorance sordide. Ils sont sauvés, malgré eux, par la collaboration des simples et des savants. cf. L'ABOMINATION DE DUNWICH in La couleur tombée du ciel, éd. Denoël — Présence du Futur n°4.

 

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