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King Kong

Jean-Pierre FONTANA

Travelling n° 1 - revue du ciné club clermontois, octobre 1967

          Lorsque les brumes du sommeil abaissent les paupières d'un enfant, quand ne bat plus dans ses oreilles que l'horloge de son coeur, alors apparaissent les images féeriques du monde mystérieux de son subconscient : un univers fabuleux que-personne n'a pu encore reconstituer. Qu'y-t-il de l'autre côté du réel ? Nous en gardons tous un souvenir vague, peut-être nostalgique. C'est sans doute cet « ailleurs » onirique que Merian C. Cooper et Ernest B. Schoedsack, ont voulu recréer dans KING KONG.
          On entre d'ailleurs dans ce film comme le bambin dans le rêve. Par un brouillard douillet et inquiétant, au son lointain d'un tam-tam sauvage et familier.
          Alors s'estompent les nuées océanes et surgit une grève : le monde oublié. Et, plus loin, le mur... la gigantesque muraille qui clôt les derniers résidus de nos mythes refoulés, de nos légendes héroïques — dinosauriens, dragons ou chimères du royaume de KONG.
          La jeune fille (Fay Wray), c'est la belle, la pucelle, la pure, la chaste, la craintive, celle qui, dans les légendes, devait être offerte au Dragon au cours de cérémonies annuelles et qui, dans ce film, est livrée par les indigènes en pâture à Kong, dans l'espoir d'apaiser ses colères. Quant à lui, la Bête, le monstre, le gorille devenu hominien par la magie de O'Brien, il va la prendre... et il va l'aimer.
          On entre alors définitivement dans l'univers familier des songes, cet endroit secret, souvent inavouable, où l'impossible devient réalité mais où, aussi, toute étreinte, toute manifestation physique de l'amour, est irréalisable. Comme il est impossible au dormeur d'atteindre en son rêve la créature chérie, de même Kong doit se contenter d'admirer la poupée, inerte parce qu'évanouie, qu'il emporte au creux de sa main. Et il a beau se réfugier dans son antre, tendre vers elle un doigt hésitant, jamais il ne parviendra à concrétiser la passion qu'il ressent et ressentira jusqu'à sa dernière heure.
          Et c'est à cause de cet amour qu'il va, désormais, devoir lutter. Contre les autres monstres qui partagent son domaine, et contre les hommes.
          La réalisation fut l'oeuvre de Schoedsack et de Cooper qui en avait eu l'idée originale. Le scénario fut confié à James Creelman (auteur des « Chasses du Comte Zaroff ») et à Ruth Rose, l'épouse de Schoedsack. Les acteurs, déjà vus eux aussi dans « Zaroff » se retrouvaient ici presque au complet : Robert Armstrong, Noble Johnson, Steve Clemento et, surtout, Fay Wray (née en 1907, interprète de Stroheim dans « La Marche Nuptiale »et actuellement vedette de TV aux U.S.A.).
          Un nouveau venu, d'importance, faisait pourtant son apparition dans cette équipe : Willis O'Brien, auteur des effets spéciaux et inspirateur des décors. Il fut choisi pour l'excellent travail réalisé dans « Le Mon-de Perdu » (1925) qui en avait fait un spécialiste de monstres préhistoriques. Les magnifiques dessins qu'il réalisa d'après le synopsis de Cooper entraînèrent l'accord de la R.K.O., et le film put ainsi voir le jour.
          Par ailleurs, l'influence de O'Brien fut déterminante à cause de ses dessins qui furent méticuleusement réalisés pendant le tournage. On peut dire ainsi que King Kong est, d'un bout à l'autre, à la fois un film et une bande dessinée. C'est sans doute le seul. Mais cette méthode coûta la bagatelle de 600 000 dollars de 1932 (un milliard d'anciens francs) et étala le tournage sur un an. Toutefois, les recettes encaissées par le film dépassent trois millions de dollars, ce qui prouve que la formule la plus rentable n'est pas nécessairement de filmer au rabais.
          King Kong est un film capital. Capital parce qu'inégalé, sinon inégalable. Capital aussi parce qu'il consacre en quelque sorte le rôle prépondérant des effets spéciaux dans les films du genre. Capital enfin parce qu'il marque une date dans l'histoire des techniques cinématographiques : l'utilisation des transparences. Et le spectateur remarquera aisément les maladresses et les saccades qui, contrairement à ce que l'on pourrait supposer, n'enlèvent rien, au contraire, à la beauté du film.
          Si le cinéma doit être considéré comme un moyen de s'évader des contingences journalières, alors, on peut avancer sans crainte que King Kong représente à lui tout seul le cinéma total.
         
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