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SF made in germany

Préface au Livre d'Or de la science-fiction : Science-fiction allemande - Etrangers à Utopolis

Daniel WALTHER

Le livre d'or de la SF allemande (Préface), 1980

          D'abord je voudrais dire que si cette anthologie n'est pas la première en son genre (il y a Demain l'Allemagne, parue aux éditions OPTA), elle n'en reste pas moins celle qui essaie d'embrasser la plus vaste portion de temps et le plus grand nombre de secteurs possible à l'intérieur du domaine qui nous intéresse. Grosso modo, elle va de la fin du siècle dernier à l'année 1977. C'est assez dire qu'elle est plutôt ambitieuse, trop ambitieuse peut-être en regard du résultat. Hélas, il n'est jamais possible de tout enfermer dans un seul livre et bien des noms qui auraient dû figurer à ce sommaire ont été abandonnés en cours de route pour les raisons que connaissent bien tous les anthologistes du monde entier. Et comme toutes les anthologies, celle-ci est forcément incomplète, partisane et imparfaite. Il aurait été séduisant de faire commencer ce livre-là par un récit plus caractéristique de la mémoire générale. Par un conte du génial Hoffmann, par exemple, ou par un texte de Jean-Paul Richter. J'aurais aimé publier, en hors-d'œuvre, l'admirable nouvelle « I'Homme au sable  », d'Ernst Theodor Amadeus Hoffmann, mais la récente réédition, dans divers formats, de l'essentiel de son œuvre m'a fait changer d'avis. J'ai préféré sauter quelques décennies et j'ai « démarré  » avec deux textes du XIXe finissant avant de plonger immédiatement, pour ne pas lasser les gens pressés, dans la S.F. dite « moderne  ».
          Les textes anciens sont de deux parmi les plus grands « utopistes allemands  » Kurd Lasswitz et Paul Scheerbart. Ils sont assez caractéristiques de l'œuvre de leurs auteurs et sont réellement ce que l'on peut appeler des morceaux d'anthologie. En fait, ils sont typiquement allemands contrairement à quelques-uns des textes qui suivent et qui démarquent de façon assez servile la science-fiction anglo-saxonne. Mais nous reviendrons par la suite sur cet aspect du problème.

 

          Au moment de commencer d'écrire cette préface, je me rends compte que la science-fiction allemande se caractérise par deux faits essentiels  :

           elle a donné à la littérature européenne quelques unes de ses œuvres les plus remarquables quand elle se nommait encore (pour la facilité de la classification) « littérature utopique  », mais son apport à la science-fiction dans sa forme moderne est relativement médiocre  ;

          la science-fiction allemande vaut plus par ses romans (finalement assez rares) que par ses nouvelles faute de revues réellement professionnelles capables de provoquer un mouvement semblable à celui qui a pu se développer dans d'autres pays.

           Il n'y a jamais eu (à proprement parler) d'école allemande de science-fiction, et les auteurs isolés qui, au lendemain de la guerre, se sont lancés dans la « littérature conjecturale  » (Versins) n'ont produit que des textes très quelconques, si l'on fait exception de quelques conteurs comme Franke ou de grands écrivains complètement en dehors de la science-fiction proprement dite. Ce sont là plutôt les descendants, peu ou prou, des grands utopistes et antiutopistes classiques.

           La guerre avait balayé les évidences bourgeoises dans la grande mer du temps  !

           Je pense, télégraphiquement , à Walter Jens, le prestigieux Walter Jens, un des intellectuels les plus lucides de l'après-guerre, avec son « Nein, Die Welt der Angeklagten  » au souffle kafkaïen, (Non, le monde des accusés, 1950)  : Hermann Kasack, avec « Die Stadt hinter dem Strom  », la Ville au-delà du fleuve, . 1947), aux livres d'Ernst Jünger postérieurs au second conflit mondial (« Die gläsernen Bienen  », les Abeilles de verre, 1957, Heliopolis, 1949, et, tout récemment, Eumeswil, 1977). Il n'est plus besoin de s'appesantir sur Hermann Hesse qu'une nouvelle génération vient de redécouvrir et de porter aux nues, peut-être de façon excessive et sans vraiment comprendre la clarté de son message. C'est d'avoir voulu interpréter à sa manière le contenu philosophique de certaines œuvres de ce maître à vivre que l'erreur s'est transformée trop vite en indifférence. Les lecteurs de ce temps sont versatiles comme des abeilles écœurées  ! Je pense quant à moi que le Jeu des perles de verre (« Das Glasperlenspiel  », 1943) est un des plus grands livres de ce temps et, peut-être, avec le Château, de Franz Kafka, une des créations les plus aventureuses entreprises dans la tradition de cette extraordinaire chasse à l'homme qu'est la littérature contemporaine.

          En fait  : ces noms (Jens, Kasack, Jünger, Hesse) ne devraient pas être alignés ici, tels des soldats à la parade. Leur parenté n'est pas évidente  ! Et moins évidente encore est la relation qui pourrait exister entre des œuvres plus éloignées dans le temps comme « Berge, Meere und Giganten  » (Montagnes, Mers et Géants, 1924 et 1932) d'Alfrec Döblin ou Utopolis de Werner Illing (1930) et les antiutopies toutes récentes comme « Die Schule der Planeten  » (l'École des planètes, 1968) de Felix Gasbarra ou « Die Erde ist unbewohnbar wie der Mond  » (La Terre est inhabitable comme la Lune, 1973). Ce livre de Zwerenz par ailleurs fort significatif, hausse le thème de la ville moderne à sa dimension la plus inquiétante, tout en demeurant à la fois caractéristique et en marge des grandes créations de la littérature spéculative.
          Quant aux Falaises de marbre(« Auf den Marmorklippen  », 1939) d'Ernst Jünger, il s'agit de territoires trop symboliques pour qu'on les jette hâtivement dans une géographie ou dans une autre  !

 


Permettez-moi une anecdote personnelle  !
 

 

          Après ce désordre peu cartésien, quelques lignes d'intermède, afin de reprendre nos esprits  : En 1965 je venais de publier ma toute première nouvelle dans la revue Fiction, je reprenais des études interrompues par un service militaire débilitant. J'avais choisi de quitter la France pour quelques semestres, histoire de me décrasser la mémoire et de me perfectionner dans les langues vivantes. Les langues mortes, je venais de les pratiquer dans l'armée française  ! Dans les tout premiers jours de mon premier semestre, je rencontrai une jeune femme que j'invitai à boire un verre dans un café confortable où l'on pouvait « parler tranquillement  ». Sur la table, entre nous, j'avais posé une édition de poche, en traduction allemande, d'un recueil de nouvelles de Ray Bradbury.
          Mon interlocutrice fronça les sourcils et me lança  :
          Science-fiction ? Toi aussi tu lis de ces inepties  !
          Je n'étais pas un fanatique de science-fiction, et ne le serai jamais, car le terme fanatique, même contracté en « fan  », me sort positivement par les yeux  ! Comme disait un de mes amis, l'écume à la bouche  : « Je hais les fanatiques  !  » Passons  !
          Pourtant, poussé par l'esprit de contradiction et par ma phallocratie bien connue, je me lançai dans une défense de la S.F. que n'aurait pas totalement désapprouvée un ténor du barreau. Cette conversation se prolongea tant et si bien qu'elle dure toujours.
          Ma femme ne faisait qu'exprimer en novembre 1965 l'avis d'une grande majorité d'intellectuels allemands  : la S.F. était une sous-littérature cantonnée dans les éditions de poche à bon marché et les fascicules à quatre sous (dont nous reparlerons plus loin  !). Ceux qui s'adonnaient à ce genre de plaisir (écrivains ou lecteurs) ne pouvaient être que des semi-débiles. Ce jugement était évidemment excessif mais pas tout à fait dénué de fondements. Il n'existait dans les années 60 qu'une minorité d'auteurs germanophones dignes d'attention. Le premier livre de Franke avait paru, et ce n'était pas un chef-d'œuvre, en 1960, suivi par d'autres, dans les années suivantes, qui révélèrent un véritable romancier de science-fiction, mais à quelques exceptions près, le reste appartenait à la littérature populaire de consommation (très) courante.
          Décidément la faculté, les intellectuels, les milieux littéraires faisaient la fine bouche. Rien à tirer de tout cela.
          Ce fut seulement (grosso modo) à la fin des années soixante et au début des années soixante-dix que les choses se mirent à changer. Signe des temps ? Conjoncture ? Glorification de la marginalité ? Lent travail de sape des multiples clubs et fanzines ?

 


S.F. dans le rétroviseur  : très vite quelques grands ancêtres  !
 

 

          En général, quand ils parlent de S.F., les Allemands utilisent volontiers les termes Zukunftsroman, utopischei Roman, utopisch-technischer Roman ou wissenschaftlich-phantastischer Roman, etc. (roman d'anticipation, roman utopique, roman technique utopique, roman de fantastique scientifique). Dans la suite de cette petite étude nous emploierons indifféremment ces termes, étant bien entendu que le récit utopique proprement dit ou l'antiutopie demeurent une subdivision particulière de la littérature, subdivision parfois toute relative et souvent mal définie. Le terme Staatsroman (roman de l'Etat... plus ou moins idéal) est assez clair pour n'avoir pas besoin d'être explicité.
          Sans vouloir entrer dans les détails, citons ici parmi les ancêtres J.V. Andreae, « Reipublicae Christianopolitanae Descriptio  » (Description de la République de Christianopolis, 1619), le Songe de la Lune, de Johannes Kepler (texte latin 1634, traduction allemande 1898) et le célèbre roman de Johann Gottfried Schnabe « Wunderliche Fata einiger Seefahrer  » (Etonnant destin de quelques navigateurs, 1731/34), une robinsonade, inspirée de l'œuvre de Daniel Defoe, que Ludwig Tieck rééditera en 1828 sous le titre « Insel Felsenburg  » (L'Ile Felsenburg). Dans cet ouvrage, qui aura une nombreuse descendance, une vingtaine d'Européens, las de l'Europe (déjà  !), vont fonder l'État idéal dans un archipel béni des dieux.

          Autres voyages extraordinaires  ! Eberhard Christian Kindermann nous invite en 1744 à une « croisière rapide en aérostat vers le monde supérieur  » ( « Geschwinde Reise auf dem Luftschiff nach der oberen Welt  ») 1 et Wilhelm Friedrich von Meyern nous entraîne en Inde et au Tibet dans « Dya-Na-Sore oder die Wanderer  » (Dya-Na-Sore ou les Voyageurs, 1787-1791), tandis que Jean-Paul Richte (« Aus Palingenesien  » 1798) et E.T.A. Hoffmann (« Der Sandmann  », l'Homme au sable, 1817) nous font entrer dans le monde des automates.
          Dès 1810, le Prussien Julius von Voss s'était interrogé sur un avenir assez lointain mais qu'il déphasa très peu du nôtre dans « Ini. Ein Roman aus dem XXI. Jahrhundert  » (Ini. Un roman du XXIe siècle) ...
          Nous nous contenterons maintenant de citer, pour mémoire, deux œuvres qui eurent un certain retentissement à la fin du siècle dernier et au tout début du XXe. Il s'agit de l'utopie sociale-économique de Theodor Hertzka, « Eine Reise nach Freiland  », Un voyage à Terre-Libre, 1889 et du texte de « politique-fiction  » (Paul Giniewski scripsit/dixit  !) de Theodor Herzl, le père spirituel du sionisme, « Altneuland  » (Terre ancienne, Terre nouvelle, vers 1902  ?). Herzl, idéaliste juif, décrit la Palestine heureuse, où les enfants d'Israël et les enfants d'Ismaël vivent en bonne harmonie. Hélas un tel rêve aurait mérité un plus bel avenir  !

 


Kurd Lasswitz (1848-1910)
 

 

          Le Dr Martin Schwonke écrit dans « Vom Staatsroman zur Science-Fiction  »  : « H.G. Wells et Kurd Lasswitz sont les deux premiers grands noms dans l'histoire de la science-fiction moderne. Les écrits de Lasswitz n'ont certes pas connu l'audience internationale de son collègue anglais, mais le roman » Auf zwei Planeten « (Sur deux planètes, Breslau, 1897) fut un très grand succès de librairie.  » En effet, cette œuvre, dont nous allons parler plus longuement, se vendit, entre la date de sa parution et la montée du nazisme (le IIIe Reich interdit le roman jugé trop démocratique et trop pacifiste) à quelque 70 000 exemplaires. Franz Rottensteiner, dans un excellent article consacré à K. Lasswitz, souligne qu'il s'agissait pour l'époque d'un tirage considérable.
          Cette vaste fresque romanesque de près de mille pages est certainement lin des écrits les plus importants de la littérature conjecturale moderne. Elle a été traduite en de nombreuses langues (danois, norvégien, néerlandais, suédois italien, tchèque, espagnol, hongrois, polonais). Il existe également une traduction, plus récente, en langue anglaise. Après la guerre, de nouvelles éditions de « Auf zwei Planeten  » continuèrent de se vendre avec succès. Malheureusement les versions plus récentes de ce livre, auquel furent consacrés de très nombreux articles et dont Wernher von Braun fit un éloge sans concessions à l'esprit critique, sont tronquées. Il existe des fascicules et une édition de poche (Heyne), mais ils ne restituent que le squelette du roman. L'exemplaire que j'ai sous les yeux en écrivant ces lignes dépasse de peu les 200 pages en texte serré.
          Philosophe, esprit scientifique, poète, Lasswitz a su combiner fort intelligemment toutes les données de sa culture dans une œuvre diverse et solide.
          Dans « Auf zwei Planeten  », trois savants allemands survolant le pôle Nord en ballon. Ils sont pris au piège d'une station planétaire que les Martiens ont jadis édifiée en ces lieux. Un des chercheurs réussit à prendre la fuite mais ses compagnons sont entraînés dans l'espace. Transportés sur Mars, ils y découvrent un monde surprenant. Les Martiens entreprennent d'autres expéditions vers la Terre et un incident fait tomber un de leurs équipages entre les mains de la marine britannique. Les Martiens sont remis en liberté.mais cet intermède guerrier a des conséquences dans la politique martienne. L'opinion se divise en ce qui concerne les suites à donner à l'affaire. Voici les Martiens partagés en Philobates (Ba est le mot qui désigne chez eux notre globe) et en Antibates. Les premiers considèrent les Terriens comme leurs égaux, les autres comme des créatures nettement inférieures dont le territoire est colonisable et taillable à merci.
          Les choses se gâtent  : une flotte martienne détruit la marine britannique. Aussitôt les Turcs massacrent tous les ressortissants étrangers, les Anglais ne contrôlant plus leurs eaux territoriales. Les Européens se sentent évidemment menacés et viennent bombarder Constantinople. Le monde s'enflamme et les Martiens (humanoïdes, il faut le dire) n'en croient pas leurs yeux. Les Antibates obtiennent gain de cause. les hommes ne valent pas mieux que des animaux  !
          La Terre est placée sous le contrôle des Martiens. On essaie de rééduquer les Terriens, ce qui ne va pas sans despotisme. Les deux savants enlevés par les Martiens au début du roman œuvrent dans une ligue humaine qui considère qu'il est utile d'atteindre au niveau moral et scientifique supérieur des nouveaux maîtres mais sans renoncer pour autant à l'autonomie. Ils sont d'avis que l'homme doit s'en sortir seul. Malheureusement les Antibates finissent par établir leur domination sur toute la planète, et les Terriens prendront les armes pour secouer le joug étranger. Dans des vaisseaux de type martien (que les hommes ont construits en secret), stations polaires et satellites artificiels sont pris d'assaut.
          Maintenant les Martiens pourraient balayer l'homme. Prendre une revanche sans pitié. Mais la morale martienne interdit formellement le génocide. La paix sera finalement signée et les deux races collaboreront étroitement pour un avenir meilleur.
          Philosophiquement parlant, le roman de Lasswitz est très supérieur à la Guerre des mondes de H.G. Wells (1898). Le Martien n'est pas monstrueux par essence, ni bestial d'apparence. L'œuvre de Lasswitz, moins anthropocentrique, se veut réflexion sur le devenir humain. Si nous savons dominer nos passions et vaincre la nature (nous sommes à une époque où l'on pouvait encore croire à l'avenir de la technologie  !), nous irons au bout de notre évolution. Sinon.... Education permanente et progrès scientifique sont, en quelque sorte, les deux mamelles de la philosophie laszwitzienne.
          Par contre, il faut bien le dire, le roman de Wells est bien moins bavard et traîne moins en longueur. Les scènes de « suspense  » sont bien escamotées dans l'œuvre de Lasswitz qui préférait de loin philosopher. A côté de pages éblouissantes (vol au-dessus du pôle, découverte de la planète Mars...), il y a bien des moments où l'intérêt du lecteur est amené à languir, à se disperser.
          Malgré cela, « Auf zwei Planeten  » (considéré dans son ensemble et non pas dans les « digests  » qu'on a pris l'habitude de nous en servir depuis la fin de la guerre) est un des romans les plus importants de la science-fiction de langue allemande.
          Enfin, avant de quitter ce grand livre, disons qu'il est également saupoudré de considérations spirituelles et humoristiques, ce qui ne gâte rien, et que la spéculation scientifique et technique contenue dans ses nombreuses pages a été plus d'une fois soulignée pour sa justesse et sa sagacité.
          Quittons l'utopie martienne pour dire quelques mots des autres livres d'anticipation (ou plus simplement fantastiques) de ce kantien bienveillant.
          Son premier livre, un recueil de deux récits, « Bilder aus der Zukunft  » (Images des temps futurs), parut en 1878. Mais auparavant, il avait fait paraître dans un journal « Bis zum Nullpunkt des Seins. Erzählung aus dem Jahre 2371  » (Jusqu'au point 0 de l'être. Récit de l'an 2371, 1871). Déjà dans les premiers contes et récits de Lasswitz, on trouve à côté de situations et d'inventions plaisantes et de raisonnements philosophiques, des navires aériens, des pilules miraculeuses, des moyens de contrôler les phénomènes atmosphériques et même de réduire les choses et les gens (comme on pourra le constater en lisant dans cette anthologie la nouvelle intitulée « Sur la bulle de savon  ».
          Nombreuses sont les trouvailles contenues dans le premier recueil de contes de Lasswitz « Seifenblasen  » (Bulles de savon, 1890), recueil suivi d'un second, « Nie und Immer  » (Jamais et Toujours, 1902). « Nie und Immer  » était d'ailleurs augmenté d'un roman, « Homchen  ». Les textes courts de ce recueil parurent ensuite séparément sous le titre « Traumkristalle  » (même date), ce qui vient compliquer la tâche des auteurs de préface.
          Notons au passage que Lasswitz, malgré son goût de la science, ne dédaignait ni les histoires fantastiques ni les histoires merveilleuses (« Aladdins Wunderlampe  », la Lampe d'Aladdin, 1888 ; « Prinzessin Jaja  », la Princesse Jaja, 1892).
          Personnellement j'ai particulièrement apprécié une histoire fantastique mathématicienne, « Wie der Teufel den Professor holte  » (Comment le diable vint chercher le professeur, 1902), une fantaisie très brillante sur le vieux thème du pacte avec le Démon. Ce vieux Satan essaie d'en faire accroire à un mathématicien, mais il en sera pour ses frais.
          La Bibliothèque universelle (« Die Universalbibliothek  », 1902) a inspiré Jorge Luis Borges. J'ai longtemps hésité entre cette très belle nouvelle et « Auf der Seifenblase  », quand il a fallu faire le choix des récits devant composer ce livre.
          Citons encore le recueil posthume (1920) « Erfundenes und Erkanntes  » (Inventions et Découvertes), dont un court récit, un des derniers écrits par Lasswitz (puisqu'il date de 1910), s'intitule (die entflohene Blume. Eine Geschichte vom Mars « (la Fleur fugitive. Une histoire martienne). L'auteur y retrouve ses chers Martiens.
          Dans ce récit, comme dans beaucoup d'œuvres tardives de Lasswitz, on trouve l'influence de Gustav Theodor Fechner (philosophe et physicien, auteur de fantaisies apparentées à la S.F., publiées entre 1820 et 1846). Fechner, qui écrivait sous le pseudonyme de docteur Mises, aimait à donner une âme à toute chose  ! Aux animaux, aux plantes, aux ombres...
          Cette influence est particulièrement sensible dans les deux, romans tardifs de Lasswitz, d'un poétisme souvent lassant (à la Flammarion  !)  : dans « Aspira. Der Roman einer Wolke  » (Aspira, le Roman d'un nuage, 1906), un nuage acquiert la forme d'une créature féminine... et dans « Sternentau. Die Pflanze vom Neptunsmond  » (Rosée d'étoile. la Plante venue de la lune neptunienne, 1909), des végétaux extra-terrestres intelligents viennent rendre visite à notre globe.
          Nous citerons maintenant quelques livres plus ou moins intéressants, précédant ou coïncidant avec la Première Guerre mondiale, ouvrages dont la valeur est, littérairement parlant, variable, mais qui sont rattachés diversement à l'un ou l'autre domaine de l'anticipation.
          Et d'abord, dans le droit fil de Lasswitz, les recueils de Carl Grunert « Feinde im Weltall  » (Ennemis dans l'espace, 1908), « Der Marsspion  » (l'Espion de Mars, 1908), « Menschen von Morgen  » (Hommes de demain) ... mais également, dans un autre registre, le très célèbre roman de Bernhard Kellermann, « Der Tunnel  » (le Tunnel, 1911 et 1913), ouvrage traduit dans plus de vingt langues et souvent réédité. Il s'agit d'un livre intéressant, mais un peu long, qui raconte l'histoire de l'ingénieur Mac Allan et de son fantastique projet de tunnel sous-marin entre l'Europe et l'Amérique.
          On discutera longtemps pour savoir si le génial roman d'Alfred Kubin, « Die andere Seite  » (l'autre Côté, 1909), œuvre immortelle que cet artiste viscéral illustra aussi bien qu'il illustrera Scheerbart, Poe et tant d'autres, se rattache au fantastique ou à la science-fiction (ou aux deux à la fois  !). La même remarque vaut d'ailleurs pour le roman de Hans Heinz Ewers, « Alraune, oder die Geschichte eines lebenden Wesens  » (Mandragore, 1912), où il est notamment question de l'insémination artificielle d'une prostituée, ou pour la fresque romanesque et tout de même un peu outrée, poème-catastrophe frénétique, du grand conteur autrichien Karl Hans Strobl, « Eleagabal Kuperus  » (1910). « Eleagabal Kuperus  », dans ses convulsions effroyables et pestilentielles, annonçait à grands coups de trompettes la Première Guerre mondiale.
          On peut signaler encore le roman d'Auguste Groner, « Menetekel  », où l'auteur (une femme, contrairement à ce que pourrait croire le lecteur francophone  !) nous présente le professeur Clusius, inventeur d'un appareil qui photographie le passé.
          N'oublions pas, en passant, un livre de Paul G. Ehrhardt, « Die letzte Macht  » (la Dernière Puissance), ni les œuvres populaires de Robert Kraft ou celles d'O. Hoffmann (« Mac Milfords Reisen ins Universum  », les Voyages de Mac Milford dans l'univers).
          Et ne quittons pas ces territoires bizarres sans évoquer en quelques lignes Ludwig Hevesi. il est l'auteur d'un recueil intitulé « Die fünfte Dimension  » (la Cinquième Dimension, 1906), qui recèle quelques fantaisies remarquables mais également (si j'en crois Pierre Versins) d'un « Katalog einer Sammlung utopischer Literatur. Bibliotheca utopistica  » (Catalogue d'une collection de littérature utopique). Ladite collection fut, nous dit Versins, dispersée en 1911. Sic transit gloria utopiae  !

 


Paul Scheerbart (1863-1915)
 

 

          Contemporain de Lasswitz, utopiste comme lui, fantaisiste débridé, humoriste. visionnaire, anarchiste, expressionniste, antimilitariste, pacifiste convaincu, polémiste, fervent d'architectures nouvelles, rêveur et poète, Paul Scheerbart, bien qu'il publiât jadis quelques-uns de ses livres dans les maisons d'édition les plus en vue de son temps, ne connut jamais la fortune. Marginal, il le demeura toute sa vie. Jusqu'à ce que la mort mit fin à une carrière marquée au coin de l'insolite le plus pur. On dit qu'il se laissa dépérir et mourir de désespoir dans cette guerre qu'il haïssait tant et contre laquelle il avait si souvent combattu, la plume à la main.
          Même si les revues littéraires les plus considérables de la première avant-guerre lui ouvrirent leurs colonnes (Der Sturm, Die Insel, voire Die Fackel, la fameuse gazette de Karl Kraus  !), il ne toucha jamais qu'un nombre limité de lecteurs.
          Contrairement à ceux de Lasswitz et de Dominik (voir plus loin), ses livres sombrèrent dans l'oubli, après sa mort, emportes par les tourbillons de la grande fournaise. Précurseur, il le fut, et son originalité demeure incontestable.
          Depuis quelques années, des efforts plus soutenus sont consentis pour remettre ses ouvrages les plus intéressants en circulation. Quelques-uns de ses récits et son merveilleux « Lesabéndio. Ein Asteroïden Roman  » (Lesabéndio. Un roman des astéroïdes) sont maintenant disponibles en édition de poche.
          S'il a prévu de nombreux bouleversements et envisagé bien des changements dans la civilisation à venir, il ne procède pas en scientifique mais en littéraire. Toujours inclassable, d'une invention constante, il a même écrit dans un de ses récits, un poème « phonétique  » qui porte le titre étonnant) « Kikakolù  ! Ekoralàps  !  ». Ce texte, paru en 1897, précède les fantaisies des dadaïstes, surréalistes et autres lettristes.
          On a voulu voir en lui un prédécesseur ou un annonciateur du « Jugendstil  », de l'expressionnisme, une figure dansante se tenant toujours en dehors des quadrilles et des, rondes, « un clown plein de sagesse  » (Otto Julius Bierbaum), « le poète du monde stellaire  » (Franz Servaes), mais ces définitions valent ce que valent toutes les définitions. Pas grand-chose...
          Passionné d'architecture, il préconisa le verre en tant que matériau d'avenir. Là aussi, visionnaire, il se lança dans une fantaisie architectonique plus grande que nature. Son livre « Glasarchitektur  » (Architecture du verre) a été réédité en 1971.
          Scheerbart naquit en 1863 à Danzig. Son père était charpentier. Il perdit sa mère très jeune et fut élevé par la suite par une belle-mère tellement bigote qu'il pensa d'abord se faire missionnaire. Mais comme l'écrit Franz Rottensteiner, Dieu merci, il se tourna vers l'écriture « pensant qu'il valait mieux sauver le monde par les lettres que par le prêche  ».
          Il vint s'établir à Berlin à l'âge de 24 ans et publia bientôt son premier livre. Grâce à un peu d'argent (un héritage), il fonda sa propre maison d'édition (Der Verlag deutscher Phantasten, Edition des fantastiqueurs allemands, 1892). Maison qui ne publia que deux œuvres (de Scheerbart, évidemment) et coula corps et biens quand il fallut payer la facture de l'imprimeur.
          Ami des poètes et des écrivains du temps (Mühsam, Bierbaum, Dehmel... ), éternel gamin, grand buveur de bière, pilier de troquet, il vécut par la grâce de Dieu de fantaisie et d'illusions. Dans une misère de plus en plus grande. La guerre le prit, le cueillit alors qu'il traînait une existence de chien. On dit que, chassé de son appartement il finit son existence dans un tonneau, comme Diogène.
          Dans le domaine de ce que nous appelons aujourd'hui la science-fiction ou la fiction spéculative, Scheerbart joue
          certainement un rôle prépondérant. Gageons qu'il sera réhabilité un jour  ! Sur le plan du langage et de l'invention pure, il pourrait aisément tenir la dragée haute à bien des tenants de la new-wave. L'ingéniosité, les trouvailles dont il parsème généreusement son œuvre (d'ailleurs abondante et seulement en partie rattachable à notre propos  !) ne participent en rien du scientisme de Lasswitz et des auteurs de la future Weltraumbewegung, Sa vision n'est pas technique. Sa fantaisie est surtout dictée par l'instinct, par le remue-ménage incessant de l'inspiration. Il suffira, pour s'en convaincre, de lire « Lesabéndio  » ou « Astrale Noveletten  » (Nouvelles astrales, 1912), pour ne citer que ces deux livres-là  !
          Paru en 1913, deux ans avant sa mort, « Lesabéndio  » reste, malgré le ravage du temps, un livre magnifique, qui passe l'imaginaire et le langage à la moulinette d'une sensibilité réellement prodigieuse. La description des mœurs et coutumes de l'astéroïde Pallas ménage au lecteur des années 80 autant de surprises (ou presque  !) qu'à celui des années de l'avant-guerre finissante.
          Chez Paul Scheerbart, on trouve, hormis les délires de l'architecte, des comprimés nutritifs (tarte à la crème de la S.F moderne  !), des matières synthétiques, le voyage dans l'espace, la télégraphie sans fil... et bien d'autres choses encore.
          Et puis surtout (et on en retrouvera des échos dans Rakkox le milliardaire, 1900), le « militarisme aérien  ». Une des obsessions de Scheerbart  ! En 1909, il publia un texte polémique intitulé « Die Entwicklung des Luftmilitarismus und die Auflösung der europäischer Land-Heere, Festungen und Seeflotten  » (le Développement du militarisme aérien et la Dissolution des armées de terre, des fortifications et des flottes européennes). Dans le cosmos, Scheerbart cherchait la paix, la grâce et l'harmonie, le cosmos, territoire de toutes les possibilités, de toutes les métamorphoses. Partir, courir, vivre, changer la vie, changer le monde... Scheerbart, rêveur antibourgeois, ne pouvait que mourir de voir son rêve se briser  !
          «  Les efforts frénétiques que j'ai faits... pour mettre en accord ce temps du socialisme, de la technique et du militarisme avec ma très fabuleuse et religieuse existence remplissent ma soi-disante vie humaine et ont donné naissance à mes livres...  » (1904).

 


Notes :

1. Hans Carl Artmann reprendra à son compte les robinsonades et les voyages exotico-aventureux (et savamment mêlés de considérations socio-politiques), notamment dans deux ouvrages dont les titres sont déjà tout un programme  : « Der aeronautische Sindtbart oder Seitsame Luftreise von Niedercalifornien nach Crain » (le Sindbad des airs ou Étrange Voyage en aéronef de la Basse-Californie à la côte de Krain, 1972) et de « Die Abenteuer der Robinsonia, ihre Reisen, Fluchten, Gründungen und Eroberungen » (les Aventures de Robinsonia, ses voyages, fuites, fondations et conquêtes). Je profite de cette note pour souligner que, parmi les « ancêtres  », bien des noms auraient dû être cités encore, comme, et je me tiendrai à cet exemple, Chrisfoph Martin Wieland. Son grand « Staatsroman  » « Der goldene Spiegel  » (le Miroir doré, 1972) mais également son œuvre satirique « Die Geschichte der Abderiten » (I'Histoire des Abdéritains, 1774/81) sont des chefs-d'œuvre impérissables de la littérature.

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